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Catégorie : Opéras

Jean-Baptiste LULLY : Atys. Tragédie en musique en un prologue & cinq actes.  Poème de Philippe Quinault.  Bernard Richter, Stéphanie d'Oustrac, Emmanuelle de Negri, Nicolas Rivenq, Marc Mouillon, Sophie Daneman, Jaël Azzaretti, Cyril Auvity, Paul Agnew, Bernard Deletré.  Compagnie Fêtes galantes.  Chœur et orchestre Les Arts Florissants, dir. William Christie.  Mise en scène : Jean-Marie Villégier.Ainsi Atys qui marqua l’un des premiers grands succès internationaux des Arts Florissants, revient à l'Opéra Comique sur le lieu de sa production mythique de 1987.  Un providentiel mécène américain a permis cette renaissance.  Il ne s'agit pas d'une reprise mais d'une « recréation » et William Christie s'empresse de souligner qu'« il serait malhonnête d'annoncer une copie conforme ».  Tout comme il est vain de prétendre mesurer ce qui sépare 24 ans d'interprétation.  Puisé dans Ovide et ses Métamorphoses, le sujet du châtiment d'Atys est simple : ce

berger qu'on dit insensible à l'amour, mais choisi par la déesse Cybèle comme grand prêtre et amant, tombe sous le charme de la belle Sangaride.  Il en sera châtié car, dans un acte de folie, il la tuera avant de se supprimer lui-même.  Éplorée, la déesse le métamorphosera en pin, l'arbre éternellement vert.  Si, pour sa quatrième tragédie en musique (1676), Lully s'inscrit dans la continuité du ballet de cour, la maîtrise du verbe devient essentielle : c'est une langue choisie que dévoile le poème de Quinault, en vers mêlés, utilisant une polyrythmie subtile dans les récitatifs émaillés de fines inflexions, d'articulations souples.  Et l'on est proche de la déclamation théâtrale racinienne.  C'est peut-être là ce qui caractérise l'opéra français par rapport au modèle italien.  Le fait aussi de combiner poésie et danse : les divertissements sont enchâssés dans la trame dramatique de manière si intime qu'ils sont partie intégrante de l'action.  La continuité narrative n'en est pas affectée, bien au contraire.  Ce qui peut sembler paradoxal aujourd'hui où l'on cherche à tout classifier en catégories étanches, procède pourtant d'une évidence : la tragédie en musique fédère indissolublement divers genres pour créer une unité de ton qui lui confère son homogénéité.

 

 

 

 

©Pierre Grosbois

 

 

 

Alors que tant de spectacles d'opéra baroque misent sur l'excentricité et le mélange de styles plus ou moins heureux, la production de Jean-Marie Villégier affiche une théâtralité d'une rare cohérence : recréer, à partir du contexte de grand deuil qui frappa l'automne du règne de Louis XIV, « un rituel du souvenir, rituel expiatoire indéfiniment répété ».  L'unification des diverses composantes du spectacle en sera le moyen.  Tel « un vestibule de tragédie », une salle de palais austère percée de six portes, peuplée d'un mobilier restreint et symbolique, forme l'unique décor.  L'imagerie en a été empruntée à des gravures d'époque représentant le mobilier d'argent des Grands Appartements de Versailles.  Seul le Prologue fait appel à la couleur, en ce qu'il annonce le spectacle qui va suivre par l'amusante improvisation d'un méticuleux maître de cérémonie.  Les costumes et leurs accessoires, perruques et parures, imaginés par Patrice Cauchetier, d'une richesse inouïe, apportent une note de faste non ostentatoire malgré leur magnificence : un camaïeux de noir et de gris dont se détacheront des tons pastels au IVe acte et l'or durant la scène des Songes, symbole de la « jeunesse dorée du Roi-Soleil », dit encore Villégier.  Mais l'essentiel pour celui-ci est de servir le texte au plus proche possible du flux musical.  Aussi le souci de la déclamation est-il l'épine dorsale du vocabulaire de la mise en scène qui se décline sur les mots d'élégance (de la gestuelle) et d'esthétisme (de l'environnement).  Loin de quelque reconstitution apprêtée, Villégier s'attache à suggérer combien la tragédie doit toucher le spectateur.  De même, les séquences chorégraphiques ont la simplicité, la légèreté et la grâce destinées autant à émerveiller qu'à illustrer le récit dramatique qu'elles prolongent.

 

 

 

 

©Pierre Grosbois

 

 

William Christie joue habilement de l'écrin acoustique avantageux de la salle Favart : fosse surélevée pour mettre en valeur la basse continue et la richesse d'un orchestre de cordes fourni, bois disposés de part et d'autre, dans les loges d'avant-scène, pour mieux distinguer leurs traits graciles, musiciens présents sur scène lors du tableau du sommeil.  Le chef livre une exécution intense, on ne peut plus séduisante, s'attendrissant à l'occasion : ainsi de l'infinie douceur hypnotique préludant au tableau des Songes comme de la fraîcheur de ses diverses séquences.  Le fini sonore que forgent ses musiciens des Arts Florissants est somptueux.  Si tous les protagonistes n'assimilent pas avec la même empathie la direction d'acteurs suggestive de Villégier, les principaux d'entre eux la portent à un haut degré d'achèvement : noblesse du geste, hiératisme des attitudes, présence habitée et juste ce qu'il faut d'exagération dans les scènes plus paroxystiques de dépit amoureux entre Atys et Sangaride ou de rage désespérée d'Atys prêt à commettre l'irréparable.  Ce personnage complexe de par les déchirements qui l'habitent, le ténor Bernard Richter le fait sien avec une grande justesse, diction racée et ligne vocale immaculée.  Emmanuelle de Negri, Sangaride, domine assurément comme lui les accents et fioritures du langage lullyste.  Le portrait le plus achevé est celui de Cybèle dans lequel Stéphanie d'Oustrac fait passer le frisson de la tragédie par une déclamation vocale hautement maîtrisée.  Le monologue « Ah ! Pourquoi me trompez-vous ? » possède une authentique grandeur et les ultimes lamentations laissent percer une indicible émotion.  Le Prologue est joué par les lauréats de la promotion 2011 du Jardin des Voix entourant Bernard Deletré, un des rares participants de l'entreprise de 1987.  Telle est la vitalité de l'institution forgée par Christie, dont les chœurs ne sont pas le moindre fleuron.  Enfin les danseurs apportent, par leur engagement, une contribution non négligeable au succès d'un spectacle prestigieux.  Bonheur de l'opéra !