Nicolas RIMSKI-KORSAKOV : La Fiancée du Tsar.  Opéra en quatre actes.  Livret de Il'ya Fyodorovich Tyumenev, d'après le drame de Lev Alexandrovich Mey.  Johan Reuter, Marina Poplavskaya, Ekaterina Gubanova, Alexander Vinogradov, Vasily Gorshkov, Dmytro Popov, Paata Burchuladze, Jurgita Adamonytè.  Royal Opera Chorus.  Royal Opera Orchestra, dir. Mark Elder.  Mise en scène : Paul Curran.L'opéra de Rimski-Korsakov La Fiancée du Tsar est toujours considéré dans le pays où il fut créé en 1899 comme par nature intrinsèquement russe.  Il est ailleurs peu connu et encore moins joué.  En France : une exécution de concert en 2003 au Châtelet et des représentations à l'Opéra de Dijon l'année suivante.  Le disque l'ignore, ou à peu près (curieusement Valery Gergiev ne s'y est pas intéressé dans ses efforts pour ressusciter les grandes pages du répertoire russe).  Ses mérites sont pourtant loin d'être négligeables. 

L'intrigue située en 1571 à Moscou, relate le troisième mariage malheureux d'Ivan le Terrible avec Marfa Sobakina, fille d'un riche marchand de Novgorod.  Elle décèdera quelques jours plus tard, empoisonnée par méprise par un amant, Gryaznoy, le chef de la police secrète du tsar, manipulé par celle qui l'aime, Lyubasha et ne conçoit pas de voir en Marfa une rivale.  Aussi substituera-t-elle un poison au philtre d'amour censé apporter à celle qui le boit la suprême félicité.  À la différence de bien d'autres de ses œuvres lyriques qui font une large place au fantastique, Rimski-Korsakov, s'inspirant ici d'un fait historique, confère une vraie consistance à ses personnages.  La partition met en valeur la voix avec airs et ensembles, du duo au sextuor, sans oublier une contribution notable du chœur.  La musique déploie un ample lyrisme et compte de riches mélodies émaillées de discrets thèmes conducteurs généralement associés aux personnages.  Notable est aussi la clarté de l'orchestration, héritée de Glinka, avec une savante écriture pour les bois et des effets originaux telle l'évocation de cloches associées au personnage du tsar, qu'on ne voit d'ailleurs pas.  L'influence du chant populaire y est prépondérante, notamment dans la peinture de la figure de Lyubasha.  Enfin, plus d'un morceau se souvient de la souplesse bel cantiste, ne serait-ce que la scène de la folie qui clôt l'opéra.  Est-ce à dire qu'une intrigue à ce point paroxystique doit appeler une mise en scène historiciste ?

 

 

 

 

©Bill Cooper

 

 

 

Ce n'est pas la solution adoptée par la production du Royal Opera.  Son auteur, Paul Curran, estime que cette histoire est « extraordinairement contemporaine » et « prend son sens à la fois politique, dramatique et émotionnel dans le contexte de ce qui se passe en Russie aujourd'hui », traversée des mêmes fantasmes, habitée de la même dépravation des mœurs.  Aussi la transpose-t-il dans le Moscou actuel, celui du système nouveau riche et de la corruption.  Remis ainsi en perspective quant à son ressort politique, l'opéra a quelque chose à voir avec la société russe contemporaine : déférence servile à l'autorité, croyance plus vivace que jamais en des pouvoirs occultes, vécu tenace de superstitions.  La dramaturgie décrit un système mafieux où les gardes de la police secrète du tsar, les Oprichniki, font régner la peur sous couleur de préserver la sécurité du monarque : lunettes noires, arme à la ceinture, ils évoluent parmi leurs pairs dans un univers de facilité que sont les réceptions dans des lieux à la mode où l'on boit beaucoup et se divertit de manière artificielle en accueillant des danseuses lascives ou en invitant la gent féminine à faire assaut de goût tapageur.  Cela fonctionne plutôt bien, même si le trait finit par devenir répétitif.  Les caractères sont bien sentis.  Quoique l'héroïne pâtisse un peu de ce traitement au bénéfice de sa rivale Luybasha qui se tire d'affaire avec brio : Ekaterina Gubanova déploie un sûr talent d'actrice et la voix de mezzo grave surclasse celle de Marina Poplavkaya qui déçoit dans la quinte aiguë du rôle de Marfa et paraît bien pâle dans la scène de folie.  La distribution masculine fait la part belle aux voix russes, jeunes ou aguerries - on est ravi de revoir la basse Paata Burchuladze.  Enfin Johan Reuter propose une composition vocalement brillante du rôle de Gryaznoy confié au registre de baryton héroïque.  La direction de Mark Elder se montre des plus efficaces.