W. A. MOZART : Le Nozze di Figaro.  Opera buffa en quatre actes.  Livret de Lorenzo Da Ponte.  Erwin Schrott, Julia Kleiter, Christopher Maltman, Dorothea Röschmann, Isabel Leonard, Ann Muray, Maurizio Muraro, Christian Tréguier.  Orchestre & Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Dan Ettinger.  Mise en scène : Giorgio Strehler, réalisée par Humbert Camerlo.Les directeurs de maisons d'opéra aiment à revenir en arrière pour raviver le souvenir de productions marquantes.  À moins que ce ne soit pour conjurer le sort quant à l'inexorable évolution de la mise en scène vers l'actualisation.  Encore que la question n'est pas de savoir si, pour entrer dans l'histoire de l'interprétation, une mise en scène doit nécessairement être réaliste et être donnée en costumes d'époque.  L'essentiel est l'adéquation au texte, la fidélité à l'esprit.  Stéphane Lissner l'a fait à L  Scala avec Le Voyage à Reims (Luca Ronconi) et Le

Barbier de Séville (Jean-Pierre Ponnelle).  Jérôme Deschamps vient de l'illustrer avec Atys (Jean-Marie Villégier) ressuscité à l'Opéra-Comique.  Nicolas Joel l'assume fièrement avec ces Noces de Figaro présentées en 1974 par Giorgio Strehler, qui inauguraient l'ère Rolf Liebermann à l'Opéra de Paris.  Quelle que soit la prégnance du souvenir, on ne se risquera pas au jeu déraisonnable et bien futile des comparaisons.  La reconstitution réalisée par Humbert Camerlo qui avait travaillé à l'époque aux côtés de Strehler, en conserve l'esprit.  Et c'est là l'essentiel.  Le reste appartient à la sphère de l'interprétation.  L'opera buffa de Mozart est plus qu'un marivaudage, plus qu'un jeu d'amour et de duperie, qu'un avant-goût d'une révolte majeure instillés dans la pièce de Beaumarchais.  Selon Strehler, « il y a tout cela dans Les Noces et beaucoup plus que cela. Il y a le symbole de la vie et des sentiments qui se transforment ».  La force de sa régie réside dans une direction d'acteurs animée d'un souci de vérité : intense expressivité dans les échanges ou les ensembles, vie intérieure insufflée à ces moments de réflexion que sont les arias.  La finesse du jeu découvre ces sous-entendus, ces hésitations des sentiments, ces intermittences du cœur si bien conçus par Da Ponte.  La décoration (Ezio Frigerio) assure cette fonction essentielle de servir la dramaturgie.  Son apparente simplicité y est pour beaucoup, tel un écrin d'un goût parfait dans lequel s'inscrivent des costumes d'un raffinement extrême (Franca Squarciapino).  Encore que le plateau de Bastille donne l'impression d'un vêtement trop large pour cette régie travaillée comme une miniature.  Et l'auditorium paraît d'un volume bien conséquent pour l'épanouissement d'une musique qui réclame plus de confidence.

C'est d'ailleurs sur ce point que le spectacle souffre de faiblesse.  La direction musicale de Dan Ettinger est sans relief, erratique dans les tempos, souffrant de décalages avec le plateau, en particulier au Ier acte.  Elle manque surtout cruellement de ce dosage subtil de rigueur et d'élasticité qui doit habiter la musique de Mozart.  Tout semble manquer de lustre et malgré l'ardeur déployée par le chef, se situer sur le même plan.  Sans doute peu inspirés par pareille conduite, les interprètes font preuve d'une piètre élégance dans le chant, exception faite du comte et de la comtesse.  Ces deux chanteurs, rompus au phrasé mozartien, parviennent à tirer leur épingle du jeu.  Christopher Maltman est grandiose d'autorité vocale et scénique, sans être imposant.  Il y a chez cet homme une humanité qui ne demande qu'à s'exprimer.  Dorothea Röschmann est royale, ménageant un legato souverain dans les grandes arias et une distinction naturelle dans les récitatifs, même si la voix laisse transparaître par instant des signes de fatigue.  Ces deux compositions dominent de loin les débats.  Le Figaro d’Erwin Schrott, certes bien articulé et nanti d'un timbre de stentor est dur, presque cassant.  Cette rudesse, calculée ou involontaire, mais cadrant peu avec la conception de Strehler, génère comme une prise de distance par rapport au texte.  La Suzanne de Julia Kleiter, dépassée par les dimensions de Bastille, peine à se faire entendre.  Cela est évident au Ier acte.  Mais les choses s'améliorent ensuite : le duo de la lettre avec la Comtesse est pure délicatesse.  Le Chérubin d’Isabel Leonard déçoit aussi par une caractérisation sommaire et un chant au ras des notes.  Des comprimari solides complètent la distribution dont Ann Murray, Marcellina et Christian Tréguier, Antonio.  Prometteuse sur le papier, la distribution réunie ne parvient pas à imprimer au spectacle le cachet mémorable qu'exige une production emblématique.