Georges BIZET : Carmen. Opéra en quatre actes. Poème d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy, tiré de la nouvelle de Prosper Mérimée. Anna Caterina Antonacci, Nikolai Schukoff, Genia Kühmeier, Ludovic Tézier, Louise Callinan, Olivia Doray, Edwin Crossley-Mercer, François Piolino, François Lis, Alexandre Duhamel, Frédéric Cuif. Maîtrise des Hauts-de-Seine. Chœur d'enfants de l'Opéra national de Paris. Orchestre et Chœur de l'Opéra National de Paris, dir. Philippe Jordan. Mise en scène : Yves Beaunesne.Peut-être attendait-on trop de la nouvelle production de Carmen. Mais on est à l'Opéra de Paris, près du lieu où fut créé l'opéra, désormais le plus joué au monde. Il ne peut prétendre ici qu'à l'irréprochable. Or, on reste frustré par bien des aspects d'un spectacle pas si abouti que l'affiche ne le laissait prévoir.

La mise en scène est d'abord responsable, mais pas seulement. Yves Beaunesne, qui entend se tenir à distance de la convention comme de la réinterprétation hasardeuse, transporte l'histoire dans l'Espagne de la movida, ce qui, en soi, n'est pas gênant, le bariolage des costumes apportant une touche plutôt amusante. Comme l'emphase portée sur les enfants, volée de moineaux aimant la farce, voire la rapine. Le mouvement sait être allègre, à l'aune de ces rafales de vélos parcourant le vaste plateau. C'est juchée sur cet engin qu'apparaît Micaéla, au Ier acte. La régie d'acteurs n'est pas ampoulée, la version choisie, avec les dialogues, enrichis d'ailleurs, rendant à la narration sa vraie lisibilité. Elle réserve quelques traits bien sentis. Ainsi de ce jeu en miroir, durant l'échange entre Carmen et José, au II ème acte : sur « Carmen,tu m'entendras », il lui serre la gorge, et lâchant prise, s'en étonne lui-même ; lors de la réplique « adieu, pour jamais », elle l'enlace amoureusement, et il ne se dégage de l'étreinte que malgré lui. L'unicité de décor, au demeurant curieux, d'un entrepôt ouvert à tous vents, aura au moins pour vertu d'autoriser un autre trait saisissant, entre la fin du 3ème  acte et le début du suivant : Carmen, restée seule, interdite, au premier plan, tandis que l'éclairage se modifie alentour, est rejointe par un bambin fagoté en toréador, qui la prend par la main. Mais aussitôt après, comme trop souvent durant les trois actes précédents, la dramaturgie tourne court. Le dernier acte est en-deçà d'une vraie vision tragique. A aucun moment, il n'en livrera la formidable puissance. L'entrée des picadors et autres As de l'arène, donne lieu à un défilé grandiloquent de poupées géantes, qui accompagne celui, plus finaud, des gamins mimant leurs illustres ainés. Le jeu de scène concomitant, consistant, au lointain, à vêtir Escamillo de ses atours de fête, reste anecdotique. Surtout, la dernière scène passe à côté de son sujet : José n'est pas même pitoyable lorsqu'il tire d'un sac de voyage une robe de mariée dont la crasse a terni la blancheur, et à l'aide de laquelle il étranglera son aimée. Le cœur n'y est pas. On est  comme lésé par une fin dépourvue d'émotion.  

 


© Charles Duprat

 

Le sentiment de frustration appert également de l'interprétation. Le couple principal est problématique, pour des raisons différentes d'ailleurs. Ils partagent, en tout cas, ce qui se perçoit comme une approche sous-évaluée, faite de retenue, pour ne pas dire de détachement. A force de vouloir évacuer, sinon la convention, du moins la force de l'habitude, la mise en scène en arrive à brider la force essentielle des deux caractères. Et puis le Don José de Nikolai Schukoff est pâle et sans prestige. Le timbre est ingrat, et la voix trouve vite sa limite dans l'héroïque, et même dans la douceur : le falsetto final de l'air de la fleur est plus calculé que réellement poétique. On s'interroge sur la Carmen de Anna Caterina Antonacci, pourtant une des grandes interprètes actuelles du rôle. La voix ne parvient que difficilement à se frayer un passage dans l'immense vaisseau de Bastille. Mais sa beauté éclaire, de son look à la Marilyn, et mille nuances dessinent le chant. Le personnage, à des années lumières de la femme fatale, de la séductrice en diable, offre un naturel, presqu'attachant, qu'on n'attend pas forcément de la gitane de Bizet ; visage là encore imposée par la régie. Pour citer Lucienne Bréval, « Quelle noblesse dans sa sauvagerie ! ». Si elle ne craint rien, pas même la mort, elle le vit de manière tout sauf mélodramatique. On comprend que cette vision puisse déconcerter. La Micaela de Genia Kühmeier livre une voix n'ayant, elle, pas de mal à s'emparer de l'auditorium, et de l'auditoire, qui lui fait une ovation, à juste titre. L'Escamillo de Ludovic Tézier a grande allure, n'était son accoutrement grotesque de mafieux à l'acte II, ou harnaché des habits ajustés du parfait toréador au dernier. La Mercédes  et la Frasquita sont inexistantes. C'est un plaisir d'entendre les parties chorales délivrées avec le vrai naturel du chant français. Philippe Jordan livre une interprétation toute en finesse et d'une ampleur certaine. Sans aller jusqu'à faire sienne la boutade de son collègue Simon Rattle, selon laquelle tout est ici écrit pianissismo, il ménage les divers climats avec adresse. Les entr'actes sont des moments symphoniques choisis, malgré la piètre réceptivité d'un public toussant à gorge déployée. Le sens du drame, si épisodique sur le plateau, est bien présent dans la fosse, avec un orchestre qui sait comme Bizet doit vibrer.