Robert le diable ou le fantastique français Giacomo MEYERBEER : Robert le diable. Grand opéra en cinq actes. Livret d'Eugène Scribe et Germain Delavigne. Bryan Hymel, John Relyea, Marina Poplavskaya, Patricia Ciofi, Nicolas Courjal, Jean-François Borras, David Butt Philip, Pablo Bemsch, Ashley Riches, Jihoon Kim. Royal Opera Chorus. Orchestra of the Royal Opera House, dir. Daniel Oren. Mise en scène : Laurent Pelly.

 

Avec Robert le diable, Meyerbeer, en 1831, initiait le genre du « grand opéra », et introduisait sur la scène lyrique le fantastique à la française. Paris bruissait alors des accents du Freischütz de Weber, créé sous les traits de Robin des bois (1824). Pour faire bonne mesure, on fit appel à un décorateur célèbre, Pierre-Luc-Charles Ciceri, qui allait déchaîner l'enthousiasme du public, avide de sensations visuelles. Le succès sera durable au XIX ème siècle, mais tournera court ensuite. Tirés d'un roman médiéval, les amours de Robert, fils d'un démon et d'une mortelle, lequel emploie la sorcellerie pour conquérir son aimée, la princesse Isabelle, avaient de quoi fertiliser l'imagination.

Le héros hésite à se défaire de l'emprise du mal, personnifié par Bertram, être maléfique hoffmannien, ou lointain cousin de Méphisto. Le clou du spectacle, au III ème acte, se situe dans un cimetière, offrant un ballet pantomime de nonnes possédées. La scène sera immortalisée par une célèbre toile de Degas. Si l'opéra tombera en désuétude, comme ses autres illustres compagnons, Les Huguenots, Le Prophète, c'est parce qu'un certain Wagner sera passé par là. L'écriture de Meyerbeer est en effet descriptive, facile dans sa veine mélodique, portée sur le rythme de marche, souvent originale dans l'utilisation des bois et des cuivres, pour des effets saisissants. Mais cela, Wagner le maîtrisera plus sûrement. Ceci étant, on ne boudera pas le plaisir de voir cet opéra remis en selle, grâce à la hardiesse du Royal Opera de Londres. Sa première présentation depuis 1890 ! Une telle machine à grand spectacle n'a-t-elle pas de quoi émoustiller le public anglais ! Pour viser le succès, on s'est assuré le concours de Laurent Pelly, qui avait conquis céans avec son inénarrable Fille du régiment. Le régisseur se montre beaucoup plus sage cette fois. Sa collaboratrice fidèle, Chantal Thomas, a troqué les habits de dramaturge pour ceux de décoratrice, puisqu'aussi bien il y a peu à ré imaginer d'un mélodrame somme toute clair, malgré ses longueurs. La mise en scène est souvent vue à un rafraîchissant premier degré, à moins que ce ne soit pour mieux enfoncer le clou là où il faut jute éclairer quelques points qui eussent pu passer pour trop conventionnels. Pelly se contentera de touches piquantes : un tournoi de pacotille, où les combattants, tombés des cintres, enfourchent leurs destriers de bois multicolores, avancés préalablement, ou ce castel normand, façon leggo géant, parmi les tours et remparts duquel déambulent les personnages, attifés façon Moyen-Age. Ou encore le basculement d'époque, au dernier acte, pour atteindre les années 1950, afin de réassurer le cadre chrétien, moyennant curés à soutane et bonnes sœurs à cornette. Il se lâchera à la scène des nonnes, façon péché-plaisir, orgie de filles fleurs vénéneuses, et se résolvant en vision de bacchanale, joyeux « tutti frenzy », dans le plus pur expressionnisme anglais. Mais pas de recherche excessive pour revitaliser des caractères peu subtils, dont ce ténor empêtré dans ses hésitations, qui fait de la non décision une vertu, et gagne sa rédemption presque par défaut. Le diabolique Bertram ne cherche nullement à sa départir de la convention qui lui colle à la peau, ce «  diable bon français, bon père de famille », comme le décrit un commentateur de la création !

 


© ROH/Bill Cooper

 

La constellation internationale des chanteurs, réunis par une direction artistique aimant se fier à des artistes ayant déjà honoré les planches de Covent Garden, ne  facilitait sans doute pas la tâche. Bryan Hymel, décidément mis à toutes les sauces, hier Enée, laisse éclater, certes, une belle jeunesse, mais est dangereusement taxé par une tessiture bel cantiste, plus proche de Rossini que de Weber. Le rôle fut écrit pour le fameux Nourrit, créateur des rôles d'Arnold (Guillaume Tell), et de Raoul (Les Hugenots), autrement dit une voix mixte, dont il n'existe pas de représentant actuellement. Le Bertram de John Relyea est sardonique à l'envi, et assuré dans la basse profonde. Il y a du Nick Shadow dans sa manière. Las, Marina Poplavskaya est « miscast » dans Alice, prima donna, requérant une « stamina » dont cette chanteuse est dépourvue. Vis à vis d'une partie combinant legato dans le médium, et dures quintes aiguës, voire chant a cappella, lors du trio essentiel du V ème acte. Patricia Ciofi, elle, triomphe dans le rôle, il est vrai plus gratifiant, d'Isabelle, la princesse convoitée. La distribution s'enrichit d'autres fines prestations, dont le Raimbaut du français Jean-François Borras. Daniel Oren drive d'une main efficace cette énorme partition, où le surnaturel côtoie le trivial. Il se délecte des traits d'instrumentation inédite, insolite même, telle l'union du basson et du tam-tam, lors du ballet des nonnes, générant un climat envoûtant, ou le recours à l'accompagnement de trompettes dans l'aria « O mon fils ». Et surtout, ménage au mieux ces vastes scènes enchaînant aria et ensemble, qui dégagent quelque vrai sentiment tragique. L'orchestre répond avec faconde, et les chœurs ne sont pas en reste côté engagement.