Jacques OFFENBACH : Les Contes d'Hoffmann. Opéra fantastique en cinq actes. Livret de Jules Barbier. John Osborne, Sonya Yoncheva, Laurent Naouri, Michèle Losier, Jean-Paul Fouchécourt, Eric Huchet, Laurent Alvaro, Sylvie Brunet, Marc Mauillon, Julien Behr. Ensemble vocal Aedes. Les Musiciens du Louvre Grenoble, dir. Marc Minkowski.

Ultime volet des festivités du trentenaire des Musiciens du Louvre Grenoble, et du Domaine privé Marc Minkowski, la version de concert des Contes d'Hoffmann, donnée Salle Pleyel, fera date. Marque-elle la fin du long feuilleton de la version définitive du grand œuvre d'Offenbach ? Rien n'est moins sûr. En tout cas, Marc Minkowski explique avoir tenté « de remonter aussi loin que possible jusqu'à la source, jusqu'à ce rêve en cinq actes qu'Offenbach avait en tête ». On ne compte pas, en effet, les versions de cet opéra, pas moins de quatre par l'éditeur d'origine, Choudens, puis les tentatives de Oeser, de Kaye, et plus récemment de Keck, sans compter les versions bâtardes, retenues par les scènes les plus prestigieuses.

Le choix, cette fois, s'est porté sur les derniers travaux des musicologues Michael Kaye et Jean-Christophe Keck, publiés chez Schott, et la version en cinq actes, respectant l'ordre voulu par le compositeur, savoir l'acte dit « de Venise », après celui d'Antonia. Cet acte de Venise est à l'origine des plus folles tribulations, de la suppression pure et simple, lors de la création, en 1881, à la mutilation, plus ou moins consciente, au fil de reprises en France et à l'étranger. Dans la version présentée par Minkowski, c'est là que se font jour les principales nouveautés : l'entière séquence apparaît transformée, avec, entre autres, le remplacement de l'air fameux de Dapertutto, « Scintille, O diamant », par un air alternatif, pour des motifs de cohérence musicale, dit-on, puis, un renforcement des échanges entre les divers protagonistes, dont le duo Giulietta-Hoffmann, sur fond de cordes graves. Le dernier acte est, lui aussi, élargi : introduit par le chœur a capella, il se poursuit par un duo entre Stella, la cantatrice, et Lindorf, parallélisme des formes oblige, pour s'achever par un grand finale où le quatuor réunissant ces deux personnages, outre Hoffmann et La muse, est « doublé » par le chœur, auxquels se sont joints les autres solistes : une sorte d'apothéose, sur le thème « on est grand par l'amour ». Cette vision complète, ou peu s'en faut, par rapport aux versions ordinairement admises, suscite-t-elle une adhésion sans réserve ? Cela dépend de l'angle où l'on se place. De manière prosaïque, la réponse est plutôt négative, car la facture de l'opéra, qui atteint un gabarit quasi wagnérien, change de nature. Son développement substantiel souligne, quelques tunnels aidant, une dramaturgie improbable, même si le rêve excuse bien des rebondissements. Il en va autrement du point de vue musicologique. Cette vision enrichie offre plus de lisibilité à la transmutation du personnage de la cantatrice Stella en ces trois visages de femmes aimées, dans l'imagination du poète, « trois âmes dans une seule âme », comme à la métamorphose de celui de Lindorf en ses trois méchants compères. Partant, elle accentue la profonde originalité du livret de Jules Barbier, savoir le retour des mêmes interprètes à chaque acte. Et accrédite l'idée que cet opéra constitue une œuvre collective, dans la gestation de laquelle le compositeur, trop tôt disparu, a été rejoint par ceux qui ont tenté de la mettre au net, dont Ernest Guiraud, qui a en terminé l'orchestration.  

 

 
© Julien Mignot

 

Marc Minkowski ne ménage pas sa peine pour lui donner vie. Et la réussite est là, patente. Cet idiome, il le connaît bien, car, tout comme Mozart, il jalonne son parcours, avec sa visite répétée des pièces plus légères du jettatore Offenbach. On ne peut guère dissocier l'achèvement, de celui de son ensemble des Musiciens du Louvre Grenoble, qui décidément le suivent sans sourciller dans ses projets les plus fous. Et c'est loin d'être fini : Wagner est déjà en embuscade ! La formation est plus restreinte que dans les grandes machines des fosses d'opéra. Mais combien cela sonne fin et alerte, les bois d'une couleur inouïe, les cordes unies comme un seul homme, les cuivres mordorés. Il y a là non seulement de la fièvre, mais encore de l'esprit, et de l'émotion à revendre. Sa distribution, que l'on sent soupesée jusque dans le moindre détail, est sans faille. Même privés de la scène, encore que soutenus par une discrète mise en espace, qui avive l'imagination, les interprètes dessinent de vrais caractères. Dans le double rôle de La muse et de Nicklausse, Michèle Losier est tour à tour capricieuse et volontariste. Laurent Alvaro, Crespel et maître Luther, déploie une voix de basse bien sonore, Eric Huchet est un Spalanzani  heureusement pas histrion. Tout comme Jean-Paul Fouchécourt, qui dans la tradition d'un Michel Sénéchal, offre des morceaux d'anthologie des quatre portraits cocasses, et non comiques, d'Andrès, Cochenille, Franz et Pittichinaccio. Laurent Naouri, de son autorité naturelle et de cette articulation qui fait mouche à chaque phrase, libère l'effroi d'un sinistre Lindorf, briseur d'amour, d'un inquiétant Coppélius, d'un sardonique docteur Miracle, et d'un diabolique Dapertutto. John Osborne est un audacieux, mais juste, choix pour Hoffmann, dépouillé d'une vaillance trop exclusive, au profit une approche nuancée, qu'autorise son timbre bel cantiste. La distinction est aussi au rendez-vous, et l'on croit entendre presque le style racé d'un Gedda. Enfin, le formidable challenge des héroïnes est tenu haut la main par Sonya Yoncheva. Comme bien de ses illustres devancières, elle assume avec assurance la trilogie, voire ici la tétralogie, si l'on inclut le personnage de Stella, qui ne reste pas muet au dernier acte. C'est, toutefois, dans celui d'Antonia qu'elle est le plus à l'aise, flattant un médium d'une rare solidité. La chanson de la tourterelle est belle à pleurer. Mais n'est-ce pas la meilleure incarnation féminine de l'œuvre ? L'Ensemble vocal Aedes, lui aussi moins nombreux que ses confrères opératiques, offre une ductilité, une transparence qui confèrent aux interventions chorales une aura de jeunesse.