Cocteau transposé à la scène lyrique

 Philip GLASS : Les enfants terribles. Opéra en deux parties, d'après le roman éponyme de Jean Cocteau et le film de Jean-Pierre Melville. Adaptation de l'auteur et de Susan Marshall. Guillaume Andrieux, Chloé Briot, Amaya Dominguez, Olivier Dumait. Anne-Céline Barrère, Nicolaï Maslenko, Emmanuel Olivier, pianos. Mise en scène : Stéphane Vérité. Philip Glass (*1937) est un musicien prolixe. Pour ne citer que le domaine de l'opéra, sa production compte, à ce jour, quelques 20 titres. Une trilogie d'opéras de chambre a vu le jour, dans les années 1993-1996, sur des textes de Jean Cocteau, dont Les enfants terribles sont le dernier volet. Le musicien s'inspire autant du roman de ce dernier (1929) que du film tourné en 1949, par Melville, à la réalisation duquel le poète

avait activement participé. L'atmosphère intimiste de l'histoire du frère et de la sœur jouant à s'affronter, dans une chambre claquemurée, Glass la façonne avec une extrême économie de moyens : quatre chanteurs, dont l'un tient également le rôle du narrateur, et trois pianos. Son langage, forgé au courant des minimalistes américains, a alors quelque peu évolué, et sa manière, qu'il décrit comme « une musique avec des structures répétitives », s'ouvre à un lyrisme insoupçonné. Le caractère obstiné, et souvent lancinant, de la répétition de formules ténues, subissant un processus continu de transformation, laisse émerger une thématique presque rafraîchissante. Le « jeu », mystérieux et codé, auquel se livrent Paul et Elisabeth, ne laisse pas beaucoup d'espace à une vision optimiste de l'existence. On comprend vite que ces conversations, en apparence banales, ces dangereux chassés croisés amoureux, ne sauraient mener qu'à la catastrophe. Le traitement vocal est calqué sur le style arioso, épousant au plus près la prosodie naturelle française, et est dégagé de toute emphase opératique. La production de l'Athénée, reprise de celle créée, en 2011, à l'Opéra de Bordeaux, cultive le sentiment étouffant qui baigne la pièce. Stéphane Vérité l'inscrit dans le cadre d'un huis clos radical, dont un original et superbe dispositif vidéo crée les contours mouvants : oppressant lorsqu'il s'agit de la chambre mansardée des enfants, dangereux complices, ou de cette galerie-chambre d'un palais, qui se vit comme un habit trop large, onirique pour suggérer les velléités d'échappées, voire de fuite, avec ses immenses vagues submergeant le plateau. Il retrouve ce sens du trucage cinématographique, cher à Cocteau, saisissant aussi bien la réalité que l'illusion. La manière retenue de jouer, imposée aux quatre personnages, parfois d'une simplicité troublante, apporte au jeu cruel des enfants, entre eux et avec leurs deux partenaires, un supplément d'angoisse, que la succession fluide des scènes, ne laisse jamais retomber. Le spectacle est servi par des interprètes on ne peut plus « vrais », dont Guillaume Andrieux, Paul, qui de son beau timbre de baryton Martin, enlumine cette tragédie de l'innocence.