Récital Bernarda Fink à la Petite Philharmonie

 

En ces temps de pression médiatique, presque éhontée, un récital de la chanteuse Bernarda Fink est un vrai bonheur. Car celle-ci ne se compte pas au nombre des stars au palmarès envieux, et ne souhaite d'ailleurs pas y figurer. Non, les qualificatifs qui viennent à l'esprit sont la musique pure et l'intelligence du texte. Simplement, et combien sûrement. Son programme, à la Kammermusiksaal, réplique, en plus réduit, de la Philharmonie, convoquait Schumann, Mahler et Dvořák.

De quoi expliciter les qualités d'un timbre chaud et ductile, et d'une interprétation toujours pénétrante. Moins célébré que L'amour et la vie d'une femme, le cycle des Six poèmes d'après Nikolaus Lenau, op. 90, date de 1850. Une étrange mélancolie en émane, qui les situe dans l'esprit du Liederkreis, notamment dans l'avant dernier, « Einsamkeit » (Solitude), d'une douleur contenue, ce que renforce le long soliloque du piano. La mélodie Requiem, op 90a, fait office d'épilogue, bouleversante, où une femme  pleure et prie. La voix de mezzo-soprano de Bernarda Fink lui autorise Dvořák, et ses tonalités sombres. Ainsi les Quatre Lieder de l'op. 2 et, plus encore, le quatuor des Lieder Im Volkston, op. 73 (dans le ton populaire), tirés de poèmes slovaques et tchèques. Si l'op. 2, composé en 1881/1882, contemporain des Légendes pour orchestre, reste encore d'une expression simple, quoique la liberté métrique y soit notable, déjà se profilent de subtils accents proches de la musique populaire. Le 3ème lied, « Mon cœur est souvent empli de douleur », annonce l'invocation à la lune, fameux air de l'opéra Rusalka, ce que l'interprète rappelle avec conviction. L'op 73 est plus élaboré dans son esthétique vocale, alliant raffinement de la versification et authenticité populaire. Il est le pendant vocal des Danses slaves pour orchestre. A la naïveté des textes répond une poésie profonde. Bernarda Fink en livre la pureté et la fraîcheur. Les pièces de Gustav Mahler la trouvent naturellement à l'aise. D'abord, dans le lied de jeunesse, « Frühlingsmorgen » (Matin de printemps), dont la délicate broderie du piano est plus qu'un hommage à Schumann, ou dans deux extraits du Knaben Wunderhorn. La ballade « Das irdische Leben » (La vie terrestre) construit tout un petit drame, au-delà d'une naïve idylle, un « conte cruel », quasi lugubre, d'une inexorable progression, parsemé d'âpres dissonances. L'approche est dans le ton populaire, qui multiplie les manières archaïques et fait dominer le diatonisme. « Das himmlische Leben » (La vie céleste), dont le matériau sera repris au finale de la IVème symphonie, conduit l'auditeur au paradis : un éloge de la musique, empli de joie et de tendresse. Le concert se conclut avec les Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants du compagnon errant), composés en 1884/1885. Préfiguration des Wunderhorn Lieder, et de leur ton populaire, ces quatre chants, de leurs émotions à fleur de peau et leur joliesse textuelle, distillent pourtant des abîmes de lyrisme. Le sombre, le nonchalant le cèdent au tragique (3ème lied) et au lugubre, évocateur d'une insondable tristesse (dernier morceau). Mahler est déjà ici à son plus poignant, dans ce qui passe pour ses premiers joyaux dans le domaine du Lied. Bernarda Fink aborde ces climats envoûtants avec une simplicité naturelle, que son pianiste, Anthony Spiri, pare des plus belles sonorités. Deux mélodies de Schumann, en bis, dont le poétique « Das Sandmann » (Le marchand de sable), achèvent une soirée décidément placée sous le signe d'une musicalité consommée.