Le Ring de Barenboim-Cassiers atteint Siegfried

 

Richard WAGNER : Siegfried. Drame musical en trois actes. Deuxième journée du festival scénique « Der Ring des Nibelungen. Poème du compositeur. Lance Ryan, Peter Bronder, Terje Stensvold, Johannes Martin Kränzle, Mikhail Petrenko, Irène Theorin, Anna Larsson, Rinnat Moriah. Staatskapelle Berlin, dir. Daniel Barenboim. Mise en scène : Guy Cassiers. 

 La Tétralogie du Staatsoper de Berlin en arrive à sa troisième partie, Siegfried.

Comme constaté précédemment, c'est l'orchestre qui tient la vedette. Les sonorités que Daniel Barenboim tire de la Staatskapelle de Berlin sont rien moins que glorieuses. De bout en bout, la coulée sonore est somptueuse, extrêmement travaillée dans sa dynamique, comme déjà constaté lors des deux précédentes journées (cf. NL de 12/2010 et de 5/2011) : un pppp, à la limite de l'audible pour introduire le Ier acte, mais une farouche battue à l'orée du IIIème. L'équilibre entre épique et lyrisme penche ici plutôt vers le second, bien sûr. Passé le déchaînement haletant de la forge, Siegfried n'est-il pas le moment pastoral du Ring ? Celui où l'évocation de la nature est à son plus flatteur ? Il y a, bien sûr, les « Murmures de la forêt », non sollicités ici pour faire poétique, mais pas seulement. Combien d'autres pages envoûtantes, tel ce sentiment de solitude qui s'empare de l'atmosphère, après que Siegfried eût réglé son compte à Fafner, puis à Mime. La patine de l'orchestre de la Staatskapelle de Berlin atteint une dimension exceptionnelle, témoin du travail de fond mené par le chef depuis des années. L'imposant duo final, avant sa péroraison fiévreuse, aura mêlé en une rare alchimie moments de tendresse et de désespoir. Une grande interprétation musicale décidément. Les chanteurs composent, là encore, un plateau enviable. Le Siegfried de l'américain Lance Ryan est décomplexé, et à cent lieues d'une tradition qui se voudrait pittoresque. Beau héros, grand et fort, d'un incroyable naturel, voire dégingandé dans l'allure, en particulier lors de la discussion oiseuse avec Mime. Sans fard, il l'est tout autant vocalement, libérant une voix généreuse, lancée à pleins poumons dans le chant de la forge, au risque d'un débordement de l'intonation. La ligne de chant, qui fait penser à la ductilité italienne plus qu'au fort gabarit wagnérien, se fera plus canalisée à l'acte suivant, et affrontera le duo final sans vergogne. Le personnage tortueux de Mime, Peter Bronder en fait un parangon vocal et théâtral. Justement nuancé, et bien différencié de son héros protégé, sans succomber à l'outrance d'une composition grotesque. Terje Stensvold, le Wanderer, démontre, s'il en était besoin, combien les pays du Nord sont un formidable réservoir de voix, apte à assurer la pérennité de la vocalité wagnérienne : une voix de baryton-basse bien timbrée, possédant à la fois assurance, plénitude et clarté, pour affronter les torrents du maître de Bayreuth, mais aussi les nuances que celui-ci exige de son dieu défraîchi, lors de l'échange avec Mime et la séance des questions inversées. Mais pourquoi diable le gnome s'entête-t-il à poser ses trois questions, sur le même mode que celui de l'inconnu, puisqu'il sait avoir affaire à plus fort que lui ? L'abandon de la lutte, lors de l'ultime passe d'armes avec l'intrépide Siegfried, est pitoyable, et l'interprète sait exactement l'illustrer. Johannes Martin Kränzle répète son Alberich justement teigneux, mais pas histrion, et la voix a cette noirceur haineuse qui dépeint ce sinistre personnage. Mikhail Petrenko apporte à Fafner toute la « sombritude » de sa basse profonde, et Anna Larsson prête à l'apparition d'Erda, au dernier acte, une aura de grandeur. Il en va de même de la Brünnhilde de Irène Theorin, qui, justement, ne lâche pas trop tôt la voix : l'échange avec Siegfried et le début du duo resteront mezza voce, à l'aune de la détresse de la femme désormais dépouillée de ses attributs de déesse. Le finale sera, bien sûr, grandiose, Barenboim libérant toute la force incantatoire de son orchestre, au soutien de deux voix hors normes.

 

©Monika Rittershaus

 

La régie de Guy Cassiers est fidèle à ce qu'elle était dans les deux premiers volets,  d'une grande lisibilité. La composante visuelle reste essentielle, pour illustrer un monde onirique, faite de projections, le décor construit étant désormais réduit à sa plus simple expression : un enchevêtrement métallique au Ier acte, un monticule quelque peu encombrant, et délicat à escalader par ses deux protagonistes, lors de la scène finale. Tout ici gravite dans un monde virtuel, façonné par la lumière, portant l'accent sur le milieu naturel : une forêt grisâtre, de laquelle se détachent quelques silhouettes, dont celle du Wanderer, muni de son large chapeau à visière, l'intense rougeoiement de la scène de la forge, avec ses incrustations d'éclats de métal, l'univers glacé d'un autre endroit de la forêt, endormie dans un nuit profonde,  visualisés en gris métallique, lors de la confrontation entre le Wanderer et Alberich, au début de l'acte II, ou encore la fascinante hésitation entre ombre et lumière, lors des « Murmures », et l'apparition fantastique d'Erda au début du III, qui semble venue des tréfonds, par une illusion de dilatation de l'espace. Dans une pièce où les dialogues sont essentiels et prennent le pas sur l'action, la direction d'acteurs est précise, et ne se dépare jamais du souci d'expliciter simplement. La figure de Mime est ainsi est fouillée, quoique sans s'appesantir sur l'anecdote, ou du moins, juste sur ce qu'il faut pour illustrer un texte dont il n'est guère aisé d'échapper à la composante naturaliste. Cassiers revient à ce qui avait fait l'originalité de L'Or du Rhin, le recours à des figures dansées, pour composer des groupes évocateurs ou souligner tel trait. Ainsi de l'attaque du dragon Fafner, qui de l'état de projection fantasmée, passe à celui de masse effrayante, visualisée par une immense toile à pigmentation animale, manipulée par quelques fantassins de l'horreur, ou encore de ce groupe s'affairant autour du héros, alors que Mime s'entend à rien moins que lui couper la tête : cinq danseurs, chacun muni d'une épée, réplique de Notung, forment d'étranges circonvolutions, avant de figurer derrière lui une étoile de David. On les retrouvera à l'acte suivant, précédant l'invincible jeune homme s'en allant braver l'univers, et dans son insouciance, Wotan même, ou ce qui reste du dieu déchu. Belle idée aussi de faire paraître sur scène l'Oiseau, sous la forme d'une belle jeune fille, prête à guider le héros et à l'aider à démêler le vrai du faux, comme encore Fafner, qui dans un ultime sursaut de lucidité, saura laisser libre cours à l'invincibilité de la jeunesse.