Kurt WEILL : Street Scene.  Opéra américain en deux actes. Livret de Elmer Rice, d'après la pièce éponyme. Lyrics de Langston Hugues et Elmer Rice. Geof Dolton, Sarah Redwick, Susanna Hurrell, Pablo Cano Carfioca, Paul Featherstone, Kate Nelson, Paul Curievici, Robert Burt, Simone Sauphanor. Chœur du Châtelet. Orchestre Pasdeloup, dir. : Tim Murray. Mise en scène : John Fulljames.Enfin une version scénique de Street Scene à Paris ! Kurt Weill portait en haute estime cette œuvre, qui sera créé en 1947, à New-York. En tout cas, c'est celle dans laquelle il a le mieux assimilé le style de Broadway, en l'adaptant à la manière de l'opéra européen. Si la trame ne recèle pas d'action dramatique haletante, du moins autorise-t-elle

des développements musicaux évocateurs d'une torride journée dans le East Side new-yorkais, que vivent des communautés d'immigrants, qui subissent là un quotidien ordinaire : les heurs et malheurs d'une existence banale, à défaut d'être héroïque. On voit bien vite que dans cet espace finalement rétréci qu'est la rue, les commérages des uns accréditeront le voyeurisme des autres, et qu'un bon père de famille, un peu trop rigide, finira par un geste tragique, qui dépasse peut-être sa volonté. Un mini drame social en somme. Weill a habillé cette vie de tous les jours d'une musique attachante, fourmillante d'inventions. Dire que la production du Châtelet lui rend justice revient à poser la question des intentions de ses auteurs, et du ressenti sur le vif. Le metteur en scène John Fulljames relève que Street Scene « est un spectacle melting pot sur le creuset new-yorkais », la rue, cadre de l'action, étant « un espace vide défini par les gens qui le remplissent », où « des vies privées se jouent en public ». C'est exactement cela. Mais pourquoi l'orchestre tient-il une place si particulière qu'il doive déserter la fosse pour être placé sur le plateau même ? Ce qui a pour effet de limiter singulièrement l'espace scénique, confinant les protagonistes sur une aire de jeu restreinte, et conduisant à des mouvements quelque peu stéréotypés. La rue est scène, certes, mais il est un peu facile de la réduire ainsi à un lieu introuvable, où seuls deux escaliers, façon « stairs » en ferraille, disposés de part et d'autre du dispositif orchestral, lui-même situé sur deux niveaux, les cordes en bas, les vents en-dessus, viennent en rompre la monotonie. On est là dans une présentation proche du « semi staged » en costumes. De plus, on a vite fait le tour d'une régie d'acteurs simpliste, où les numéros musicaux se succèdent sans grande fantaisie. Il y aura peu de surprises, tant les évènements paraissent attendus. Seuls, les éclairages permettent de différencier les tableaux. Certes, il n'est pas aisé d'habiter cet « espace vide ». Mais l'idée, a priori originale, de placer les musiciens à même le plateau, corsète la mise en scène plus qu'elle ne lui offre d'espace. Le show est sauvé par des prestations vocales et dramatiques intéressantes, notamment les personnages de Rose Maurrant, attachante Susanna Hurrel, ou du papa Frank Maurrant, impressionnant Geof Dolton, belle voix de baryton clair, menaçant, puis pitoyable devant son forfait, ou encore le jeune Sam Kaplan, Paul Curievici, fin ténor, bel acteur. Quelques individualités ressortent aussi, qui font le sel de la pièce, et l'émaillent d'habiles diversions : le bagout de Paul Featherstone, le doux illuminé Abraham Kaplan, qui voit tout en révolution prolétarienne, ou Robert Burt, excentrique Lippo, à la faconde italienne plus vraie que nature. La sonorisation, façon revue américaine, se veut  discrète, mais se rappelle constamment à l'attention. L'Orchestre Pasdeloup se tire fort bien d'affaire, sous la conduite de Tim Murray qui montre combien Weill marie astucieusement les divers styles et genres musicaux, agrégeant ce qui revient au jazz, à l'opérette européenne, au blues, à l'opéra vériste même.