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Catégorie : Opéras

Modest MOUSSORGSKY : La Khovantchina. Drame musical en cinq actes. Livret du compositeur et de Vladimir Stassov. Orchestration de Dimitri Chostakovitch. Orlin Anastassov, Larissa Diadkova, Gleb Nikolsky, Vladimir Galouzine, Vsevolod Grivnov, Sergey Murzaev, Marina Lapina, Nataliya Tymchenko, Vadim Zaplechny, Yuri Kissin, Vasily Efimov, Vladimir Kapshuk. Maîtrise des Hauts-de-Seine, Chœur d'enfants de l'Opéra National de Paris. Orchestre et Chœur de l'Opéra National de Paris, dir. Michail Jurowski. Mise en scène : Andrei Serban. Plus encore que Boris Godounov, La Khovantchina est la grande œuvre lyrique de Moussorgsky. Elle scrute l'âme du peuple russe en ce qu'elle a de plus profond. Son austérité, sa manière quelque peu patchwork, peuvent dérouter, tout comme l'ascétisme du sujet. Mais il y a là un flot musical puissant, qui s'abreuve aussi bien de mélodies grandioses que de traits volontairement plus abrupts, sans parler des thématiques orientalisantes, au IV ème acte.

Surtout, le chœur est traité dans ce qu'il a de plus original, les diverses factions en lice permettant d'en différencier le chant à volonté. La déclamation vocale y est calquée sur la parole en une fusion expressive rare. On est subjugué par le rythme, tout comme par ces ruptures qui surgissent où on ne les attend pas, et plus d'une fois on reste saisi devant l'extrême concision de la pensée. Il n'est que de citer les deux interventions réunissant Dosifei et Marfa, pour constater que la mélodie peut être aussi brève que profonde. L'orchestration de Chostakovitch, d'une pièce demeurée inachevée, est pourtant loin d'assécher la veine de son auteur. Aussi, la direction d'orchestre en est-elle délicate. On a fait appel, pour cette reprise, à l'Opéra Bastille, au vétéran Michail Jurowski, père des deux jeunes chefs en vue que sont Juri et Vladimir. Après un Prélude, banal, qui passe à côté de sa belle poésie, et un premier acte, un peu court côté émotion, les choses s'améliorent, et peu à peu émerge un discours affermi, rendant justice au « symphonisme » de la pièce, que souligne Rotilslav Hofmann. Le chef a enfoncé son orchestre au maximum de la fosse, sans doute pour ne pas gêner le chant, et sûrement obtenir un son fondu et synthétique. De fait, on perçoit plus les nuances d'une musique souvent étonnamment lyrique, qu'on est frappé par son impact, grands coups de boutoir mis à part. Tout cela n'est, sans doute, pas aisé à savourer par un public, ce soir-là, difficile à « accrocher », et empli de « tousseurs » invétérés. Dommage de passer à côté de l'essentiel. L'Orchestre de l'Opéra se donne au mieux dès le départ, et les chœurs font des prouesses. Les solistes sont, pour la plupart, au plus près de l'idiome singulier de Moussorgsky. Au premier rang, on citera le formidable Dosifei de Orlin Anastassov, voix d'airain, presque un peu trop lisse, mais ne boudons pas le plaisir d'entendre une basse de cette ampleur. Et quelle solennité dans la prise de parole ! Tout comme Larissa Diadkova, Marfa d'une grave présence, et dont le timbre impressionnant de mezzo-contralto épouse de si près la ligne de chant. Il y a là un des plus beaux rôle du répertoire russe, quasi idéalement servi par cette artiste d'exception. Les autres voix sombres sont bien défendues, dont Sergey Murzaev. Quoique Gleb Nikolsky, en Ivan Khovantski sollicite le trait facile, et ne parvienne pas toujours à maintenir un chant maîtrisé. Pareillement, les ténors sont excellents dans le cas de Vladimir Galouzine, mais trop discret pour ce qui est de Vsevolod Grivnov.

 

 

 


© ONP/ Ch.Leiber

 

 

 

La mise en scène de Andrei Serban conserve son pouvoir de suggestion, même si  peu imaginative. On peut pénétrer plus à fond le drame de ce peuple balloté entre idéaux et suivisme. Il y a là des déploiements de force quelque peu stéréotypés, et une régie souvent très policée dans la différenciation entre tableaux de foule animés, et passages de dialogues resserrés. Ces derniers, qui  interviennent souvent sans solution de continuité, sont, ici, trop dispersés sur le vaste plateau pour donner force aux  oppositions ou communauté d'idées. Mais, là encore, les choses connaissent une intéressante progression au fil des actes. Et les deux derniers percent les arcanes de cette œuvre gigantesque. Ainsi du tableau de la danse des esclaves persanes enchaînées, chez le Prince Ivan Khovanski, qui verra là sa soudaine et tragique fin. La scène finale, dans un no man's land aride, des Vieux Croyants se dépouillant de leurs vêtements noirs pour arborer une chasuble blanche immaculée, ne manque pas son effet émotionnel : c'est pour atteindre la rédemption, plus encore qu'assurer l'avènement de leurs idées, qu'ils offrent le sacrifice de leurs vies.