Imprimer
Catégorie : Opéras

Ermano WOLF-FERRARI : Il Segreto di Susanna, Intermezzo en un acte. Livret d'Enrico Golisciani. Francis POULENC : La Voix humaine, tragédie   lyrique en un acte. Livret de Jean Cocteau. Anna Caterina Antonacci, Vittorio Pratro, Bruno Danjoux. Orchestre Philharmonique du Luxembourg, dir. Pascal Rophé. Mise en scène : Ludovic Lagarde.

 

Que rapproche les pièces de Ermano Wolf-Ferrari et de Poulenc, si ce n'est leur commune coupe en un acte ? Rien ne prédestinait l'« intermezzo » du premier de jouxter, en un même spectacle, la tragédie lyrique du second, le vaudeville dans cas, le drame dans l'autre.

Du Secret de Suzanne, on dit le plus grand bien en Allemagne, où il fut créé, par Félix Mottl, chef wagnérien s'il en fut, comme en Angleterre et aux USA, qui lui offrirent le MET et Toscanini. Mais on en fera peu de cas de ce coté du Rhin et de l'Atlantique ! L'intermezzo a pour bien mince sujet la passion cachée d'une belle pour la cigarette, au point d'intriguer le mari, qui flaire un amant d'après-midi. La musique en est facile, post-vériste, dans le veine de l'opéra-bouffe, avec des touches modernistes. Une sorte de conversation en musique, que les présents interprètes saisissent avec bonheur, Anna Caterina Antonacci en particulier, froufroutante, auprès d'un baryton d'époux, Vittorio Prato, un peu emprunté vocalement, et n'était la peu de discrétion d'un orchestre, résolument tonitruant. Le chef Pascal Rophé ne se serait-il pas laissé piéger par l'acoustique grossissante de la Salle Favart ? Un tout autre univers se découvre avec La Voix humaine (1959), pur chef d'œuvre celui-là. Par le texte de Cocteau, d'une force émotionnelle rare, le téléphone qui relie les deux amants, devenant une arme pour les détruire. Par la transmutation qu'en opère Poulenc : « un concerto pour femme seule et orchestre », dira-t-il, composé non pour Maria Callas, comme de bons esprits avaient cru devoir le lui souffler, mais pour Denise Duval, l'âme sœur. Une œuvre que caractérise son économie de moyens, car un vide habité s'empare de l'unique protagoniste, Elle, aux prises avec un amant, sur le point de rompre, et dont la présence n'est que suggérée. Mais quelle force de l'absent! Paroles et silences, musique et silence, « l'éternité des silences », tout ici doit donner le sentiment d'un drame qui se noue, et inexorablement conduit à une fin programmée. « C'est bien entendu effrayant et ultra-sensible » confessera Poulenc à Pierre Bernac. Un « cauchemar musical » où « la musique se tait dès que le personnage unique écoute son interlocuteur. L'imprévu de la réponse musicale suggère, ensuite, ce qui a été entendu », précisera-t-il. Pourtant, la partition exhale un lyrisme intense, celui du désespoir, par à une orchestration « à la fois chaude et glacée ». Fort contrastée en tout cas. On a pu comparer ce monodrame à celui de Schoenberg, Erwartung : même souci de l'expressionnisme, climat d'angoisse identique. Quoique le génie français transfigure sans doute la donne.

 

 

 


© Bohumil Kostohryz

 

 

 

Assumant cette diversité dramatique, Ludovic Lagarde a conçu une scénographie unique : un intérieur modern style, couleurs acidulées dans le premier cas, qui mue en un appartement blanc glacé dans le second. Cette approche confère au drame de Poulenc un cachet moderne, nullement gênant, car de bon goût. L'idée d'une démultiplication des lieux, chambre, couloir, salle de bains, contribue à fluidifier le soliloque de la protagoniste. Anna Caterina Antonacci s'empare de ce challenge avec des atouts bien différents de ceux de la créatrice Denise Duval, un port altier, une moindre fragilité extérieure. Mais sa culture latine lui fait appréhender sans théâtralité vaine ce « prétexte pour une actrice » (Cocteau). Elle fait siens le style arioso à la française et la simplicité permettant de donner l'exact « ton », le par-delà des mots, de ces bribes de phrases dépassant une ostensible banalité. Elle habite le déchirement à travers le silence, cet « agent d'expression » (Claude Debussy). Elle se déjoue d'une vocalité éprouvante, aux écarts quelquefois terribles. On admire la sûreté du geste (ce combiné qui s'accroche à l'oreille, même s'il n'a plus de fil), le vrai des attitudes dans cette pérégrination nonchalante, en apparence du moins, d'en endroit à l'autre, le vrai-faux calme. Tout est refus du brio, exigé d'ailleurs par Cocteau, et suprême élégance : « une femme jeune et élégante... ni d'aspect tragique, ni d'apparence frivole ». Pascal Rophé se montre plus en phase avec le langage de Poulenc, unissant tous les contraires si amoureusement mêlés, tendresse et violence émotionnelle, sensualité et cruauté.