La déconcertante alacrité du jeune Rossini : La cambiale di matrimonio.

 

 

 

Goacchino ROSSINI : La Cambiale di matrimonio. Opéra bouffe en un acte. Livret de Gaetano Rossi. Job Tomé, Elisandra Melian, Rémy Mathieu, Eugène Chan, Matthieu Heim, Alexandra Schoeny. Solistes et Orchestre de l'Académie européenne d'Ambronay, dir. Leonardo García Alarcón. Mise en scène : Stephan Grögler.

 

 

 

C'est en 1810, à Venise, que Rossini commet son premier opéra. Une pièce bouffe en forme de farce, sur le thème du mariage arrangé, en l'occurrence celui d'une jeune fille que son marchand de père vend contre une lettre de change à un riche américain, et lointaine connaissance, à la recherche de l'européenne épouse idéale.

Sur ce sujet léger, et presque rabâché à l'époque, le maestro écrira une musique d'une déconcertante vivacité, inaugurant un style reconnaissable entre tous. Car au fil d'airs, duos et ensembles bien ficelés, on se délecte de figures que leur auteur éloigne résolument du statut de pure marionnette : un barbon, inaugurant la galerie des pères indignes, doté de ces arias saccadés et parodiques dont le Bartholo du Barbier de Séville deviendra le symbole, ou un héros, déjà dévolu au registre de baryton, à la faconde plus que généreuse, comme le sera Figaro, une héroïne encore, au caractère piquant, sachant faire respecter ses droits, mais aussi des serviteurs qui jouent autre chose qu'un rôle secondaire. Seul, peut-être le ténor n'est-il pas encore nanti des attentions que le musicien lui réservera par la suite. On y décerne surtout un traitement musical préfigurant les réussites ultérieures. Il est intéressant de voir comme Rossini s'empare de la technique vocale baroque, qu'il mature à sa guise pour revitaliser le bouffe du settecento. On y perçoit déjà cette extrême énergie du discours, et sa rythmique confondante, cette alacrité de la phrase, et surtout une fantaisie mélodique qui transforme en or ce qui ailleurs ressortirait du banal convenu. Point de morosité, donc, au cours de cette heure et demi de sonorités débridées. Nulle trace d'ennui durant le spectacle présenté, dans l'écrin fastueux de l'Opéra Royal de Versailles, par l'Académie européenne de musique d'Ambronay. Abordant un répertoire nouveau pour lui, Leonardo García Alarcón démontre une empathie certaine avec un univers délicat à doser, mais au final, combien gratifiant. Ses musiciens le suivent sans sourciller et donnent à entendre, sur instruments anciens, une sonorité sans doute proche de ce que fut celle de la création : un Rossini patiné, des cordes moins brillantes qu'on ne les connaît d'ordinaire, des vents plus ambrés qu'éclatants. Et finalement plus profond qu'il n'y paraît. L'idée est judicieuse de distinguer la partie de pianoforte, dont le titulaire est placé à même la scène, pour en souligner l'importance dans la trame orchestrale. Tout apporte une saveur et une vie insoupçonnées, et n'entrave nullement, loin de là, la fluidité légendaire associée à la manière du Cygne de Pesaro.

 

 

 

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© Bertrand Pichène

 

 

 

La prolixité des membres du sextuor vocal fait plaisir à voir. Leur jeunesse et leur expérience sont un vrai régal. Il y a là quelques individualités à suivre, dont deux barytons basses d'un solide savoir. C'est peu dire que tous brûlent les planches, ce que la proximité plateau-public accentue. La mise en scène de Stephan Grögler est justement théâtralisée avec une exagération du trait et du verbe, qui donne vie à des personnages exubérants, et force à des situations cocasses, pas toujours crédibles. Car il n'est pas si aisé de restituer l'outrance bouffe. Il y parvient par une vivifiante mise en espace, un continuum alerte, sans temps mort, truffé de morceaux d'anthologie, telle l'arrivée emphatique du prétendant américain, harnaché d'une doudoune à plusieurs épaisseurs, lunettes de soleil vissées sur la face. On sourit volontiers, et s'amuse franchement devant des ensembles rondement menés, qu'entrecoupent avec tact quelques moments de grâce : le duo des amoureux, les vrais, qui, par la magie de l'endossement de la lettre de change au profit du fringant ténor, vont triompher, mais aussi la délicieuse romance de l'héroïne, où l'on décèle les contours de l'aria à venir d'une certaine et bien connue Rosina.