Der Ferne Klang enfin créé de ce côté du Rhin !

 

Franz Schreker : De Ferne Klang (Le son lontain). Opéra en trois actes. Livret du compositeur.  Helena Juntunen, Will Hartmann, Martin Snell, Teresa Erbe, Stephen Owen, Stanislas de Barbeyrac, Geert Smits, Livia Budai, Patrick Bolleire, Kristina Bitenc, Marie Cubaynes, Sahara Sloan.  Chœurs de l'Opéra National du Rhin. Orchestre philharmonique de Strasbourg, dir. Marko Letonja. Mise en scène : Stéphane Braunschweig.

Une injustice est enfin comblée : Der Ferne Klang (1912) se voit offrir sa première version scénique française, et c'est tout à l'honneur de l'Opéra du Rhin d'en être à l'origine.

Célébré lors de sa création, en 1912, l'opéra possède une dimension autobiographique, car le jeune compositeur Fritz, à la recherche du son lointainement entendu en songe, n'est autre que le musicien lui-même, en quête d'idéal musical et de reconnaissance sociale. La composante psychanalytique n'est pas moindre, et on n'est pas loin de Freud et de « L'interprétation des rêves ». Un autre fil rouge est la fugacité du bonheur, qu'on retrouve d'ailleurs dans plusieurs œuvres de Schreker pour la scène, Les Stigmatisés en particulier. On comprend aussi pourquoi celui-ci est son propre librettiste, même si son inspiration se nourrit de multiples influences, dont E.T.A. Hoffmann, Ibsen ou Maeterlinck. D'où un mélange déroutant de romantisme échevelé, proche du sublime, à l'aune du chant de la harpe éolienne, de symbolisme imaginatif, celui de la forêt et de ses mirages, et de réalisme souvent cru de scènes de genre. Le thème en est une métaphore de l'utopie que poursuit l'artiste, et qui ne se résout que dans la mort de celui qui l'a imaginée, épuisé par sa vaine recherche et l'achèvement de son opéra « La harpe ». C'est également une métaphore du désir : la tragédie de Fritz, qui n'hésite pas à quitter son aimée, Grete, pour partir à la recherche de son accomplissement en tant qu'artiste, devient celle de cette dernière qui désemparée, pense d'abord au suicide, et sombrera dans la débauche. Autour d'eux gravitent une myriade de personnages secondaires, soigneusement portraiturés. Schreker a écrit une musique extrêmement diversifiée, raffinée, d'une charge émotionnelle dense, étrange aussi, qui par son foisonnement, épouse l'extrême tension que vivent les caractères. Ainsi l'acte II livre-t-il une fascinante fantasmagorie sonore, censée décrire l'atmosphère grisante d'un bordel vénitien, avec une superposition de musiques évocatrices, notamment tzigane, interprétées par plusieurs formations, de fosse, sur scène, et en coulisses. Des musiques où le son épouse la sensualité à un rare degré, et pratique le leitmotiv, quoique dans un sens différent du système wagnérien, plus psychologique et évoquant une omniprésence de la nature.

 

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©Alain Kaiser

 

La mise en scène de Stéphane Braunschweig évite le piège du naturalisme et se tient à distance d'un romantisme appuyé, privilégiant une dramaturgie épurée pour lire, à ses divers niveaux, la quête utopique du héros musicien : de la distance, du croisement de mondes différents, de la désillusion qui ponctue le réveil à la réalité. Elle procède par touches suggérées, telle la référence à l'univers du théâtre, et ne sombre jamais dans le vulgaire durant l'onirique deuxième acte, déployé dans un espace ouvert, où seuls des mats de ponton rappellent la sérénissime. La gente masculine, en frac et parée de masques d'animaux marins, évolue, comme des automates, auprès de ces dames en déshabillés vaporeux, d'une blancheur conquérante. Peu avant, la forêt dans laquelle s'est réfugiée Grete, est conçue comme un paysage rêvé, symbole de fuite. La cohérence scénographique fera concevoir la première et la dernière scène en forme de prologue et d'épilogue, encadrant l'action proprement dite. Reste que le trait est plus travaillé pour ce qui est du personnage féminin que pour celui du héros. Dans ce qui est une Lulu avant la lettre, celle-ci, Helena Juntunen, offre la poignante sincérité d'un parcours de déchéance, et une prestation vocale sensible. Will Hartmann, Fritz, paraît plus pâle, et de surcroit, manque d'ardeur vocale, ce qui déséquilibre quelque peu l'impact dramatique. Les autres personnages sont défendus avec brio. Les forces du Chœur de l'Opéra du Rhin se sortent fort bien d'affaire d'une écriture moderne et virtuose, sollicitant les registres tendus. Leurs solistes, utilisés dans les ensembles, se montrent à la hauteur. Tout comme l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, qui tient le challenge avec panache. Marco Letonja, le directeur musical de l'Opéra du Rhin, est en empathie avec l'extrême luxuriance du texte, sa variabilité rythmique comme sa modernité, qui firent l'admiration de Schönberg, mais ne tardèrent pas à  attirer à Schreker l'opprobre de « musique dégénérée ». Il est grand temps que celui-ci retrouve sa place au sein des productions marquantes du XX ème siècle.