Le pianiste polonais Krystian Zimerman se fait rare, au concert comme au disque, extrême exigence artistique oblige. Aussi son récital à la Salle Pleyel faisait-il figure d'évènement, à peine troublé par une modification de programme, Debussy se voyant réduit à la moitié de celui-ci.

Zimerman place la barre très haut. Aussi bien Debussy que Brahms ressortit chez lui de la quintessence. Pour ce qui est du premier, le jeu affectionne le mezzo piano et le pianissimo, l'éclatant forte n'étant visité que parcimonieusement, pour souligner la modernité d'une pièce par exemple. Les Estampes introduisent une envoûtante fluidité. Dans « La soirée dans Grenade », un pppp irise le rythme de habanera, plus évoquée que réelle, dont Manuel de Falla louait la force de suggestion du silence de la nuit andalouse. Ce n'est que dans « Jardins sous la pluie », marqué net et vif, que le pianiste lâche le forte, lors du grand crescendo de la partie centrale tempétueuse, et des accords finaux, débordants de joie. Zimerman compose ensuite un bouquet de Préludes, tirés du Premier livre. L'idée n'est pas en soi déraisonnable, dès lors que le compositeur concevait ces pièces comme ne devant pas nécessairement être jouées en un même tout. Son choix tient de l'affinité avec leur alchimie particulière, autant qu'il est dicté par une quête de leur poétique essentielle. Le concept de « mystère de l'instant », cher à Vladimir Jankelevitch, prend ici tout son sens. On reste sans voix devant cette suprême maîtrise de la « touche délicate » (« Des pas sur la neige », «  La cathédrale engloutie ») ou ce vertige poétique, né du surgissement fulgurant (« Ce qu'a vu le vent d'ouest », où les contrastes sont poussés à l'extrême). En seconde partie, Zimerman interprète, en hommage à la mémoire de Brigitte Engerer, trois préludes extraits des 9 Préludes op. 1 de Szymanowski. La filiation avec Chopin est certaine, même si on note aussi l'influence de Scriabine. Sous les doigts de l'interprète, le premier est tumultueux, le deuxième élégiaque, et le troisième d'une profondeur abyssale, teinté de mélancolie. Zimerman clôt son programme par la Sonate op. 2 de Brahms, datée de 1852. Il est un des rares à régulièrement inscrire le compositeur à ses concerts. Plus remarquable encore est d'imposer cette sonate, quasiment jamais donnée, à la différence de la troisième. De vastes proportions, elle livre des horizons inouïs et possède ce caractère orchestral qui marque les premières pièces pour piano de l'auteur, des « symphonies déguisées », dira-t-il. Brahms y manie l'héroïsme et le fantastique, celui de la ballade populaire, comme il traduit la robustesse du trait et une imagination jaillissante. Dans l'allegro non troppo ma energico s'ouvre un monde de puissance et de passion, où se croisent deux thèmes, l'un violemment rythmé, l'autre très mélodique. Les deux mouvements médians, enchaînés, ne sont pas moins démonstratifs, un andante con espressione bâti en forme de variations, et un scherzo de nouveau très rythmé, qu'entrecoupe un trio plus rêveur. L'immense finale se vit telle une improvisation dans son introduction et sa coda, tandis que le corps du mouvement se fait plus rigoureux, là encore basé sur deux thèmes contrastés. Zimerman va au-delà d'une exécution textuelle et nous élève vers ces cimes escarpées. Quelle plénitude sonore, quelle maîtrise de la pensée ! Le concert ne se soldera par aucun bis, peut-être parce que le pianiste, si jaloux d'une atmosphère pacifiée, aura été gêné par un bruit intempestif venant troubler la quiétude d'un des préludes de Debussy.