Imprimer
Catégorie : Opéras

Dimitri CHOSTAKOVITCH : Lady Macbeth de Mzensk. Opéra en quatre actes. Livret du compositeur et d'Alexandre Preis d'après la nouvelle de Nikolaï Leskov «  Une Lady Macbeth du district de Mtsensk ». Ausrine Stundyte, Vladimir Ognovenko, Peter Hoare John Daszak, Clare Presland, Jeff Martin, Gennady Bezzubenkov, Almas Svilpa, Michaela Selinger, Kwang Soun Kim, Paolo Stupenengo, Yannick Berne, Brian Bruce, Philippe Maury, Paul-Henry Vila, Didier Roussel, Hidefumi Narita. Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Kazushi Ono. Mise en scène : Dimitri Tcherniakov. Opéra de Lyon.Monter Lady Macbeth de Mzensk n'est pas chose aisée. Serge Dorny, le directeur de l'Opéra de Lyon, a réussi le tour de force de s'attacher un des metteurs en scène fétiches du moment, le russe Dimitri Tcherniakov. On sait l'opéra de Chostakovitch porteur de climats puissants, à l'aune de l'empilement des effets sonores que contient la musique, souvent effrayants. Où plus d'un régisseur est prêt à aller à fond, quitte à forcer le trait. Tcherniakov est lucide : sa

vision est un crescendo mûrement réfléchi autour du parcours infernal de Katerina Iszmaïlova, dont le musicien proclamait, dans le programme de la Première au Théâtre Maly de Léningrad en 1934, avoir « cherché à rendre son personnage positif et digne de la compassion du spectateur... et la justifier par tous les moyens ». La manière de Tcherniakov n'est pas tant grotesque, encore moins caricaturale - à la différence par exemple d'Andeas Homoki à Zürich (cf. NL de 6/2013) - que satirique, grinçante au second degré. La charge érotique n'est pas éludée, souvent suggérée, plus rarement crue. L'impact tragique en ressort encore plus impressionnant. Ainsi de l'épisode du plat de champignons réclamé et dégusté par Boris Izmaïlov, peu après qu'il eut infligé une sévère bastonnade à l'ouvrier Sergueï : c'est un refus glacé qu'oppose Katerina aux suppliques de son beau-père dévoré par les effets du poison. De même la descente des forces de police, qui souvent donne dans le débordement, est ici plus d'un cynisme ravageur que frôlant l'absurde. Leur arrivée aussi inopinée que providentielle au milieu des festivités de la noce prend l'allure d'un ballet hautement sarcastique. La tension, Tcherniakov la soutient de main ferme dans sa recherche de cohérence au fil de tableaux s'enchaînant sans solution de continuité dans le contexte unifié d'un décor expressionniste : les locaux banaux d'une usine, celle du marchand Boris Izmaïlov, avec ses ouvriers accaparés par le va et vient fébrile des tâches quotidiennes, son secrétariat débordé, dont la jeune Aksinia (violée dans un accès de débauche des mâles) est l'une des dactylos. Les lieux seront plus tard parés pour la noce de la patronne avec son nouvel amant, celle-ci ayant pourvu ses ouailles de vêtements de fête. Au milieu de ce vaste décor, apparaît un autre plus petit, parfaitement délimité, la chambre à coucher, tapissée de tentures rouges. Cette sorte de lieu névralgique concentrera tour à tour la solitude de Katerina, ses premiers doutes alors que se fend l'armure de sa volonté (Interlude II), ses ébats amoureux avec l'ouvrier Sergueï et leur résolution à faire disparaître ceux qui les gênent, le mari Zinovy par exemple. Les portraits et les actions sont scrutés au scalpel. Et Tcherniakov sait habiter une explication animée comme celle presque musclée entre Zinovy et sa femme, où l'on ne sait pas qui va prendre le pas sur l'autre. On voit la suite : ce mari, revenu en hâte, sera sauvagement étouffé par les deux amants, alors qu'il est en caleçon, sa première idée du retour ayant été de posséder sa femme pour affirmer sa légitimité.

 


La noce (acte III) ©Jean-Pierre Maurin

 

Puis survient au dernier acte comme un coup de poing. Là où plus d'un régisseur s'est cassé les dents devant ce qui confine au basculement dramatique de l'œuvre à cet endroit, Tcherniakov a une idée tout simplement géniale. Il fallait oser renoncer à la didascalie de la colonne de bagnards déambulant dans la steppe sibérienne, et installer pour tout décor une cellule étriquée où se retrouve enfermée la condamnée Katerina. Là va se dérouler l'ultime confrontation avec Sergueï, qu'elle ne va pas chercher parmi ses congénères bagnards mais qui vient à elle, de même que la jeune Sonietka, la nouvelle conquête de Serguei, se trouve assignée dans la même cellule. L'atmosphère claustrophobe de cette minuscule pièce ne réplique-t-elle pas celle rencontrée avant dans la chambre des amants ? Formidable idée de continuité en tout cas ! L'humiliation de Katerina sera insoutenable devant sa rivale prise bestialement sous ses yeux par celui qu'elle aime toujours à la folie. Et l'épisode des bas de laine sonne telle une ultime blessure dans ce huis clos infernal à trois. La résolution est dès lors imparable : le meurtre de cette concurrente est l'unique issue, dans une vision cauchemardesque de lumière soudain coupée, aux seules lueurs des torches folles des gardiens arrivés à la rescousse. Tandis qu'en coulisses le chœur des bagnards égrène sa complainte. Puissant ! Il fallait une interprète d'exception pour soutenir pareille destinée. La lituanienne Ausrine Stundyte est de cette trempe. Une incarnation d'une vérité criante, sans fard cependant, tour à tour murée dans une froideur résolue, puis gagnée par une obsession irrépressible qui ne connaît pas de frein dans son amour débordant, exclusif, et qui jamais ne sombre dans le naturalisme facile. Un soprano inextinguible, tant dans le médium étoffé que dans les aigus fort éprouvants dont Chostakovitch assaisonne le rôle. Une interprétation rare. Le Boris de Vladimir Ognovenko, un briscard du Mariinsky, est lui aussi de classe, voix de basse chantante, portrait cinglant dans ses velléités de respect de l'ordre familial. Il interprète aussi le rôle du vieux bagnard au dernier acte, ce qui pour n'être pas catholique musicalement, est dramatiquement séduisant ; un autre moyen de relier ce dernier tableau aux précédents ? John Daszak et un Sergueï de poids, grand gaillard qui sait sa force peu résistible. Reste que le ténor n'a plus la prime de la jeunesse appréciée souvent dans ses prestations à l'ENO. Belle basse aussi de Gennady Bezzubenkov qui dessine finement le portrait satirique du Pope ; et ténor grinçant de Jeff Martin, dans le Baloud miteux. Est-ce l'effet « Première » ? Mais la direction de Kazushi Ono a paru bien sage et manquant de mordant dans les galops endiablés, au début du moins. Les écarts de dynamique restent mesurés et la musique n'en ressort pas toujours avec cette hargne incisive qui doit l'habiter. Les passages de lyrisme sont cependant bien jugés. L'Orchestre de l'Opéra de Lyon révèle une réelle transparence et une belle finesse instrumentale. Tout comme ses Chœurs une vaillance et un engagement de tous les instants.

 


Katerina (Acte IV) ©Jean-Pierre Maurin