Thierry Pécou était cette année le compositeur invité du Festival Aspects des musiques d’Aujourd’hui de Caen. Pendant cet événement, près de trente pièces du compositeur ont été jouées, dont Outre-Mémoire, l’une des oeuvres maîtresses du compositeur. Brillamment interprétée par Marie-Pascale Talbot (piano), Yvon Quénéa (flûte), Julien Desgrange (clarinette) et Christophe Béguin (violoncelle), l’oeuvre fait référence à la difficile question de la traite des noirs. Ce quatuor dure près d’une heure, et parvient jusqu’à la fin à maintenir une grande tension musicale, non sans rappeler le quatuor pour la fin du temps de Messiaen. L’oeuvre s’ouvre sur des sons de grelots, faisant référence à la culture Bantoue, mais ce sont également les chaînes des esclaves qui résonnent dans cette ouverture… Il nous faut danser dans les chaînes, nous dit Nietzsche...



La Traite, commerce d'êtres humains "biens meubles" selon le Code Noir1, arrachés à l'Afrique par la puissance économique sans scrupule de l'Europe durant près de trois siècles, constitue un fait d'histoire d'une ampleur tragiquement colossale, dont certaines problématiques afférentes restent singulièrement contemporaines : néocolonialisme, violence, massification, marchandisation, libre-échange…



Arrêt sur mémoire, cérémonial de recueillement dépourvu de tout pathos, non pas recueillement de prière, mais une retraite de l'esprit pour donner à ressentir et à réfléchir, tel serait pour moi le sens de cette pièce d'environ 60 minutes, pour piano conçu comme un centre de gravité entouré de ses satellites : la flûte, la clarinette et le violoncelle.

Introduite par une référence au polo monte, culte afrocubain d'ascendance bantoue2, la partition se déroule comme une grande arche où s'imbriquent trois typologies musicales : quatre mouvements que je surnomme Mambù [mouvements 3, 7, 10 et 12], en référence aux chants liturgiques du polo monte qui portent la trace d'un discours des esclaves sur leurs ancêtres ; quatre mouvements nommés Traces-­mémoires/effacement [mouvements 5, 7, 9 et 11] qui sont une façon de représenter musicalement l'absence, la disparition, l'effacement, la convergence vers le silence ; et enfin, trois mouvements dits Mulongas [mouvements 4, 6 et 8] du nom des formes d'expressions verbales et gestuelles pratiquées par les africains comme méthode de persuasion et que les esclaves retrouveront en Amérique comme moyen de défense dans les tribunaux. Ces mulongas suggèrent aux instrumentistes des déplacements, des mouvements corporels et font appel à l'improvisation.

Les références au palo monte sont d'ordre strictement conceptuel et n'interviennent jamais comme un matériau musical. La forêt et la mer sont deux espaces naturels dont la très forte symbolique est, dès le départ, contenue dans le son du grelot, instrument de la culture bantoue qui a traversé l'océan ("ce grelot-là vient de la mer, il a parcouru le monde, il a parcouru la mer", dit un chant afro-brésilien) devenant une petite clochette accrochée à la cheville des esclaves pour signaler leur fuite. Presque toujours, fuir (ou « maronner ») signifiait pour l'esclave chercher la protection de la forêt.



La ramification progressive de la vibration du grelot mouvement],qui est aussi le bruissement continu des insectes nocturnes de la forêt vierge*, amène au premier acte d'une cérémonie de polo monte : le marquage de quatre points de l'espace où l'on "attache le blanc" [mouvement 2], manière de protéger l'espace de tout ce qui pourrait déranger la cérémonie3.

La Décharge s'inspire d'un récit de Patrick Chamoiseau4 où l'écrivain martiniquais décrit la violente éruption intérieure du désir de liberté que tout esclave connaissait un jour. Ceux qui passaient à l'acte maronnaient vers la forêt, refuge en même temps que demeure des esprits des ancêtres.

Kalunga et Grands fonds rappellent le double sens du mot kikongo kalunga : La mer et le pays des morts. La mer évoque le moment de séparation, la traversée et la Traite, autant que le lieu de délestage de tous ceux qui n'ont pas survécu à la traversée. Au long d'Outre-mémoire, je voulais que résonne l'inconcevable, " l'incomprenable " dirait Chamoiseau, mais cela dans la concentration la plus grande, sans effet et sans dramatisation, tel " un silencieux tocsin ".

 

Thierry Pécou

 

*La forêt, et les énergies qu'elle abrite, appelle, attire ou entraîne les pratiquants du polo monte. L'espace protégé du rite [...] devient nfinga ou "afrique". Signalons que l'espace matériel dans lequel se déroulent les activités rituelles recrée un milieu "forestier" ou contient, tout au moins, une série d'éléments caractéristiques de la forêt tropicale. Martin LIENHARD, Le discours des esclaves de l'Afrique à l'Amérique Latine.

(1) Ordonnance royale ou Édit royal de mars 1685 touchant la police des îles de l'Amérique française, article XLIV : « Déclarons les Esclaves être meubles, & comme tels entrer en la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, et se partager également entre les cohéritiers sans préciput, ni droit d'aînesse ; n'être sujets au douaire Coutumier, au Retrait Féodal et Lignager, aux Droits Féodaux et Seigneuriaux, aux formalités des Décrets, ni au retranchement des quatre Quints, en cas de disposition à cause de mort, ou testamentaire”
(2) Bantou : locuteur des langues bantoues, famille de langues africaines qui regroupe environ 400 langues parlées dans une vingtaine de pays de l'Afrique subéquatoriale. Le nombre total de bantous est évalué à 310 millions
(3) La partition comporte les coordonnées géographiques de 4 endroits (en Centrafrique et en Somalie, ainsi que deux points en pleine mer, l'un dans l'Océan Atlantique, l’autre dans l’Océan Indien) correspondant à des lieux particulièrement marqués par la traite et à des points aléatoires pris sur les routes maritimes de l'esclavage (tant occidental qu'oriental) où les corps des Africains - qui mouraient nombreux dans les cales des bateaux - étaient jetés à la mer. Ce sont des symboles, non utilisés musicalement.
(4)Patrick CHAMOISEAU, écrivain martiniquais né en 1953. Il reçut en 1992 le Prix Goncourt pour son roman Texaco et fut nommé Commandeur des Arts et des Lettres en 2010.

 

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