Le romantique et le contemporain se croisent sur un clavier

David Robertson © Getty / Hiroyuki Ito Vous n’aimez pas la musique contemporaine ? Vous avez le sentiment qu’elle vous regarde de haut et qu’il faut être initié pour y entrer ? Le concert du 1er juin à la Maison de la Radio était donc pour vous, car, avec la simplicité propre aux grands maîtres, David Robertson captiva son public en présentant Notations de Pierre Boulez, la première œuvre au programme. Directeur de l’Ensemble intercontemporain de 1992 à 2000, le maestro connaissait très bien le compositeur, dont il a enregistré, entre autres, cette pièce, avec l’orchestre national de Lyon (en 2002, chez Naïve). À Paris, il dirigeait l’Orchestre National de France ainsi que Kirill Gerstein, Notations étant initialement une pièce pour piano écrite en 1945. Boulez a commencé par être un pianiste très talentueux, rappela Robertson, et ce n’est que bien plus tard, une fois le métier de chef bien en main, qu’il eut l’idée d’adapter ce matériau originel au grand orchestre, prenant son temps, puisque l’orchestration de cinq des Notations et sa révision s’étalent sur vingt-quatre années (1980-2004).

Et c’est non sans raison ni effet sur l’auditoire que l’Américain souligna, ce soir-là, l’émotion que lui procurait le fait que cette œuvre avait traversé toute la carrière d’un musicien très inspiré déjà à vingt ans. Les artistes décortiquèrent mesure par mesure la Notation I  (dans la partition pour piano, chacune d’entre elles en comporte douze. Douze sons, douze mesures.) De fait était passionnante l’écoute successive du piano et de l’orchestre, lequel balance entre fidélité au modèle et prolifération « délirante » quand, subitement, il lève une tempête hugolienne. Dans cette fête du timbre, de l’imagination créatrice et de la construction pour ensemble, Robertson fit entrer le public dans l’atelier du musicien, attirant au passage son attention sur l’humanité d’un créateur qui travaillait non pas pour autant d’instruments d’un ensemble, mais pour autant d’instrumentistes. Bon pédagogue, ce chef est aussi un interprète attentif qui fit une lecture très claire de la partition, s’appuyant sur une phalange des plus sûres.
À côté de Boulez, son mentor, George Benjamin paraît un grand sensuel ! Il est vrai qu’il a étudié la composition auprès d’Olivier Messiaen et que le titre Dance Figures a plus de chair que Notations. Et pour cause, ces esquisses chorégraphiques furent composées en 2004 pour Anne Teresa de Keersmaeker : neuf sections bien différentes aux titres évocateurs – Spell (« charme »), Recit, In the Mirror, Interruptions, Song, Hammers (« marteaux »), Alone, Olicantus et Whirling (« tourbillon »). Une suite d’études pour grand orchestre qui sont autant d’interrogations sur l’écriture pour ballet. Il est donc tout à fait naturel que s’y entendent des références que Benjamin ne renie d’ailleurs pas : Ravel, Debussy et Stravisnky. On pouvait se demander, à l’écoute de cet opus, si la musique n’est pas essentiellement chant et danse, si elle ne doit pas toujours y retourner comme à une source vive. Le lyrisme de Benjamin, signe de l’importance qu’il accorde à la mélodie, est manifeste dès les premières mesures de la première séquence, pour cordes, desquelles se détachait Sarah Nemtanu, premier violon solo. D’ailleurs, globalement dans l’œuvre, des lignes se découpent sur fond d’ensemble, ménageant des effets de musique de chambre. Et l’effet d’amalgame est renforcé par des sonorités archaïsantes dans un environnement bien contemporain. Le moindre des compliments à adresser à l’Orchestre National de France est sa grande précision d’exécution. Même si les querelles idéologiques sont aujourd’hui dépassées, un programme juxtaposant des réalisations stylistiquement très différentes ne laisse pas d’étonner, surtout quand on accole à Boulez et Benjamin le nom du très romantique Sergueï Rachmaninov, dont était donnée la Rhapsodie sur un thème de Paganini. Après avoir fait varier Chopin et Corelli, Rachmaninov aurait tout aussi bien pu intituler cette pièce de 1934 Variations sur un thème de Paganini (mais Brahms l’avait déjà fait), car il s’agit bien de cela : vingt-quatre variations sur le très célèbre 24e Caprice pour violon. Caprice, rhapsodie, ou quand la fantaisie s’invite dans la structure… Le thème n’apparaît d’ailleurs qu’après une introduction et on entend çà et là le Dies Iræ. C’est plutôt l’esprit de jeu qui a suscité et anime cette œuvre très libre au mouvement unique. C’est un jeu et c’est un jet. La bonne humeur, voire l’humour, une impérieuse légèreté que rien ne saurait arrêter, une grande virtuosité aussi, ce morceau de bravoure semblait convenir à Kirill Gerstein, pianiste à la maîtrise technique ébouriffante, qui n’alourdit jamais son art en recherchant l’effet, conservant une conduite virile, toujours parfait dans ses attaques, ses inflexions, et qui, dans une autre vie, joua du jazz. Les volutes du violon de Sarah Nemtanu s’enroulaient parfaitement autour du piano concertant. Rien de vraiment profond ou grave, de la musique pure en somme…, bien que quelques rares variations moins inspirées ont un malheureux effet de scies. Quant à la 18e variation, la plus connue, coup de génie du thème renversé, c’est un petit bijou en soi, une miniature. Pur également, et entier, fut le plaisir du public, qui applaudit chaleureusement le soliste, le chef et l’orchestre.