Quand l'Ircam manifeste paisiblement à Pompidou

Morton Feldman / DR L'heure était au recueillement, le 3 juin dans la grande salle (comble) du Centre Pompidou, pour le concert intitulé « Rothko Chapel », qui réunissait trois œuvres très intérieures : Prologue de Gérard Grisey, The King of Denmark ainsi que The Rothko Chapel de Morton Feldman. Trois pièces secrètes qui exigent une grande concentration de la part de leurs interprètes, mais aussi une complète disponibilité de celle des auditeurs. L'événement prenait place dans le festival Manifeste, dont l'édition 2017 offrait à l'Ircam l'occasion de fêter ses 40 ans d'existence.
The King of Denmark pour percussion seule (1964) reste un titre mystérieux, puisque le musicien le donna après coup et avoue avoir oublié le lien qui l'unit à la composition. Il est plus important de retenir de son témoignage les circonstances qui ont donné naissance à cette œuvre.

Tout artiste se laisse littéralement impressionner par les images et les bruits du milieu extérieur, en l'occurrence une plage, ses cris d'enfants, ses conversations sur les serviettes et ses transistors allumés. Tout un univers décousu de bruits éphémères, mais un monde quand même. Florent Jodelet s'est enfermé dans sa cage à percussions pour, à mains nues, faire naître petit à petit un territoire sonore fragile et voué à la disparition, une sorte d'instantané de sept minutes. Morceau percussif ? que nenni ! Pas de battement, de crépitation ni d'explosion, plutôt leur reflet. Ce roi du Danemark s'avance à pas de velours et de manière imprévisible : cloches, tambours, gong... sont plus caressés que frappés par le doigt ou la paume, voire frôlés, ne sonnant jamais comme habituellement, et, même si la pulsation et la reprise de noyaux rythmiques donnent une certaine structure à l'ensemble, il ne semble pas y avoir de véritable ligne directrice. L'auditeur est donc libre de son interprétation dans cette belle pièce ouverte. Prologue pour alto et résonateurs (1976) de Gérard Grisey est une œuvre singulière, en forme de question (elle inaugure d'ailleurs un cycle intitulé Espaces acoustiques), hypnotique, la cellule mélodique centrale étant répétée et déformée à l'infini (jusqu'au bruit), et très émouvante également – les qualités de l'alto, instrument singulier lui aussi, y sont pour beaucoup. Une œuvre touchante s'il en est, puisqu'il s'agit de biologie, donc de la vie la plus concrète. En effet, non seulement la figure mélodique, série d'harmoniques à partir d'un son fondamental, reproduit la respiration humaine (une suite de cinq notes qui commence par baisser puis monte jusqu'à l'avant-dernière note avant de redescendre : amplification progressive jusqu'au gonflement complet et relâche), mais aussi, elle alterne avec la répétition d’un même degré sur un rythme iambique (court-long), pareillement aux battements du cœur. Si questionnement il y a, il est fermé, dans la mesure où cette insistance obstinée de la vie qui se poursuit d’elle-même finit par retourner à son point de départ. Ce qu'on entend est une voix solitaire avec, en réponse, les faibles échos des instruments environnants, absolument passifs, véritables fantômes vibrant par sympathie. Geneviève Strosser, longue et très élégante silhouette, faisait corps avec son violon, le faisant tour à tour chanter et couiner, sans pathos ni effets parasitaires, conservant ainsi à cette pièce tout son mystère. Son jeu n'avait rien à envier à celui de son illustre aîné, Gérard Caussé, le dédicataire de Prologue.
Mark Rothko a réalisé quatorze toiles de grand format pour la chapelle bâtie en 1971 à Houston, Texas, par la Ménil Foundation. La même année, la même fondation commanda The Rothko Chapel pour soprano, contralto, double chœur et trois instruments (alto – Geneviève Strosser –, célesta – Othman Louati – et percussion – Florent Jodelet), qui fut jouée dans le sanctuaire en 1972. Comme la peinture pour laquelle elle a été faite, cette musique est immobile, abstraite et tout en vibrations. C'est une longue méditation de trente minutes, sans aucune parole (que des « ouhouh ») et qui ménage beaucoup de place au silence. Pas de religion désignée ni de message délivré. Pourtant, quelques épisodes de la vie personnelle de Feldman traversent sa création : premièrement, certains intervalles tout au long du morceau qui sont le souvenir de ceux entendus à la synagogue ; deuxièmement, la petite mélodie hébraïque finale à l'alto, écrite alors qu'il avait quinze ans (de par sa fraîcheur, sa tendresse, son caractère primesautier et sa simplicité, elle est bouleversante : c’est le chant de l’enfance) ; troisièmement, le fait qu'il a composé la mélodie de la soprano le jour du service funéraire de Stravinsky. Le compositeur distingue quatre mouvements : une ouverture déclamatoire, une partie plus abstraite pour chœur et cloches, un interlude pour soprano, alto et timbales, et une fin lyrique pour alto, vibraphone puis chœur. Une délicieuse sensation de flottement accompagne toute cette musique d'atmosphère, au volume constant, où les voix n'affirment rien, où les instruments ne s'affirment pas davantage. Geoffroy Jourdain dirigeait Les Cris de Paris, parfaits de légèreté, de nuance et de justesse.
Un très beau concert, dont il faut souligner l’intelligence de la programmation. Éric Daubesse était à la réalisation informatique musicale Ircam.