Teodor Currentzis © Festival de Saint-Denis / Ch. Fillieule Mardi 30 mai sonnait l'ouverture du Festival de Saint-Denis avec les œuvres de deux géants : les motets BWV 227, 225 et 229 de Jean-Sébastien Bach, et Coro de Luciano Berio. Cette somptueuse programmation se voulait à la hauteur de l'événement : la célébration des 50 ans d'un Festival aussi riche que prestigieux. La basilique offrait son beau volume au Mahler Chamber Orchestra et, spécialement venus de Perm, au MusicAeterna Chorus ainsi qu’à son chef et fondateur (en 2004) Teodor Currentzis.

Le motet BWV 227 – Jesu, meine Freude – fait alterner le texte d'un cantique de Johann Franck et des versets de l'Épître aux Romains. Cette dualité donne tout son dynamisme à cette pièce dans laquelle Bach affirme sa joie (Freude) de croyant, car si le texte prime, expression directe de la foi, ce sont les notes qui lui prêtent vie. Assurance du fidèle et beauté de voix qui semblent s'envoler librement.

C'est allemand, joyeux, vigoureux et léger. L'émotion culmine au cinquième mouvement dans la fugue à cinq voix « Ihr aber seid nicht fleischlich, sondern geistlich », un

vrai tourbillon aux mélismes défiant la rigueur métronomique. Le chœur MusicAeterna, énergiquement mené par le truculent Teodeor Currentzis, arrivait à conjuguer la précision des attaques, le fondu de l'ensemble et l'expressivité des inflexions vocales. L'allégresse déborde aussi dès le début du motet BWV 225 Singet dem Herrn ein neues Lied. Mais Bach lui-même ne nous ravit-il pas toujours par l’immarcescible jeunesse de son chant ?! « Singet » est ainsi martelé, le premier chœur prenant appui sur la première syllabe pour mieux s'envoler et inviter à l’effusion, pendant que vocalise le second chœur. Ce motet enlevé et très virtuose atteint le sommet de sa complexité dans le troisième mouvement, quand toutes les créatures sont invitées par le psalmiste à louer Dieu dans son immense gloire et que les deux chœurs entonnent la fugue à l'unisson. « Halleluja ! » Tonalité toute différente – sol mineur – dans le motet BWV 229, Komm, Jesu, komm, dont la prière insistante (« Viens, Jésus, viens ») monte pour éclater comme une bulle, tandis que le fidèle confesse en même temps sa lassitude d'être incarné : « mein Leid ist müde... » Toute la contradiction du rapport au sublime s'exprime ici, dans ce motet beaucoup plus intime que les précédents, où la fraternité et la proximité avec le fils de Dieu n'effacent pas le gouffre qui sépare les conditions terrestre et divine. Particulièrement émouvant est le deuxième mouvement, une aria où s'élance un chant simple entonné par la voix soliste d'une soprano reprise par le chœur. Là encore, vivant et nuancé, ne surjouant jamais les différences de tons exigées par le texte, MusicAeterna préservait le caractère luthérien de cette musique, son homogénéité et sa sobriété, un certain caractère sombre ou nordique aussi, ce qui le rapproche du RIAS-Kammerchor dirigé par René Jacobs dans sa très belle interprétation gravée chez Harmonia Mundi. Une musique bien comprise par Teodor Currentzis, grande silhouette noire et musculeuse, qui la vivait sous nos yeux, galvanisant ainsi son ensemble.

Heureux les auditeurs qui entendaient pour la première fois Coro (1974-1976) de Berio et comprenaient aux premières mesures qu'ils avaient affaire à un chef-d'œuvre ! C'est aussi le miracle de l'événement vécu en direct – ici dans l'espace d'une basilique –, qu'aucune retransmission ne surpassera jamais, tant s'en faut. Cela est d'autant plus vrai que Berio fait entrer son auditoire dans, comme on voudra, un atelier, un work in progress ou un chaudron. Il y a toujours dans la musique de ce génie la conjonction foisonnante des dimensions horizontale et verticale du palimpseste et de la stratification, plus cette espèce de rugosité du travail artisanal sur la musique. D'ailleurs, Coro, pour quarante voix et orchestre, se veut un manifeste tant politique que musical. D'une part, en effet, s'y mêlent les langues (anglais, espagnol, allemand, français, italien) et les cultures (sioux, navaho, péruvienne, polynésienne, persane, croate, vénitienne...) dans une inspiration toujours populaire basée sur des chants d'amour et de travail anonymes ou signés Pablo Neruda ; d'autre part, la distribution des rôles et le dispositif scénique font que le chœur et l'orchestre forment un ensemble intimement soudé à l'intérieur duquel chaque voix, chaque instrument se fait séparément entendre. Ce chœur (coro) démultiplié, c’est finalement la vie d'une cité, avec ses drames, interactions (ainsi, originalité de la pièce, chaque chanteur est-il associé à un instrumentiste), rebondissements, anecdotes, etc. Il s’agit donc d’une œuvre épique (on entend Residencia en la Tierra de Neruda) et narrative dans laquelle les musiciens ne sont plus de simples exécutants mais des individus à part entière. Aussi le spectacle des chanteurs et/ou des instrumentistes se levant un à un ou en groupe et jouant littéralement leur partie (joignant parfois le geste à la parole) était-il effectivement captivant et bouleversant. Cela devenait une gigantesque construction multiforme, aux résonances infinies, mêlant chansons isolées, polyphonies et hétérophonies, et se réinventant en se métamorphosant constamment. Mesdames et Messieurs du Mahler Chamber Orchestra et du MusicAeterna Chorus : chapeau bas ! Sans oublier Teodor Currentzis, clé de voûte d'une interprétation qui demande une entente parfaite de tous avec tous, une clarté et une justesse de propos suprêmes.
Le public chaleureux fut récompensé par une pièce très bien choisie pour l'occasion : Immortal Bach (1985) de Knut Nystedt (1915-2014), œuvre pour chœur a cappella dans laquelle s'entend un choral, chant funèbre qui donne lieu, sous la plume du Norvégien, à une sorte de déliquescence ou de désincarnation, mais heureuse, manifestation de la vie sublimée. Un moment de pure grâce auquel répondit l'épais silence de l'assistance attentive… avant le tonnerre des applaudissements et des « bravo ».