Près de la petite bourgade d'Hirson, en cœur de Thiérache, l'abbaye de Saint Michel possède un orgue historique exceptionnel, construit en 1714 par Jean Boizard, et miraculeusement conservé. Elle est aussi, depuis 1987, le cadre d'un festival baroque qui, en mai et juin, l'espace de cinq dimanches, ouvre le bal des manifestations estivales. Et joue dans la cour des grands. Estival aura été ce dimanche 28 mai, qui ouvrait les festivités, avec une chaude journée ensoleillée comme on en voudrait souvent ici. Les concerts ont lieu dans l'abbatiale qui a retrouvé ses couleurs claires d'antan, de sa belle pierre mordorée, et la belle luminosité de ses vitraux. L'on se retrouve dès avant le concert ou à l'entracte dans le vaste cloître où il fait bon déambuler ou prendre le temps de l'échange avec les musiciens. Une tradition de convivialité bien sympathique qui fait que ce coin un peu reculé n'est en aucun cas éloigné de la faveur du public, lequel répond largement présent.



Fuoco E Cenere © Jacques Bernard Le premier concert, en fin de matinée, était donné par l'ensemble Fuoco E Cenere que mène le gambiste américain Jay Bernfeld. Une plongée dans l'âge d'or de Venise puisque le programme associait des compositions de Claudio Monteverdi et d'un auteur moins connu, Fontei, pas moins intéressant. Autrement dit l'art du madrigal porté à son apogée dans la Sérénissime. Des pièces vocales de Monteverdi étaient ainsi au centre d'un joli éventail d'arias et de duos, interprétées par les deux sopranos

Daphné Touchais et Julie Fioretti. Comme la délicieuse « Oh Rosetta », accompagnée par la flûte recorder de Patricia Lavail, ou encore « Dolci miei sospiri ». Chacune possède un timbre bien distinct, plus aigu et espiègle chez Fioretti, un brin plus grave pour Touchais. On le vérifie encore dans les pièces de Nicolò Fontei (v. 1600-1647), musicien qui mérite sa place au panthéon de l'art madrigalesque, auteur de trois livres de « Bizzarie poetiche poste in musica » , sur des textes de Giulio Strozzi, père de la célèbre Barbara Strozzi. Il y cultive le piquant (« Peste amorosa »/maladie d'amour), l'ironie (« La vecchia cantatrice », où la pauvre dame pleure ses bonnes années, sa jeunesse, au son nostalgique de la petite flûte, cette « belle jeunesse qui a fui, ne reviendra plus, ne revient jamais »), enfin le pouvoir de l'amour (« Scorre amor », magnifié par un amusant refrain des deux voix à l'unisson). Deux morceaux instrumentaux s'intercalaient au milieu des pièces vocales, la Sonata seconda de Dario Castello (v.1590-1630), au son là encore de la petite flûte, et les « Recercada IV, II et VII » de Diego Ortiz (1510-1570), le dernier comme endiablé avant de finir dans un souffle. On admire la prestation des quatre musiciens ici réunis : outre la viole de gambe de Jay Bernfeld et la petite flûte de Patricia Lavail, le théorbe de André Henrich et le clavecin de Clément Geoffroy.

Le second concert était consacré à l'exécution, en version concertante, de Tamerlano d'Antonio Vivaldi. Cette tragédie en musique en trois actes, sur un livret d'Agostino Piovene, a été créée en 1735, à Vérone, quelque onze ans après la version qu'en avait donné Haendel. C'est donc une œuvre tardive dans la production du Prete rosso, où se fait sentir l'influence napolitaine qui faisait alors fureur à l'opéra. C'est en réalité un pasticcio : l'auteur y mêle, selon une pratique fort répandue à l'époque, de la musique de ses propres compositions dont une bonne part recyclée d'autres pièces précédentes, et des musiques empruntées à d'autres musiciens contemporains. Et particulier appartenant à l'école napolitaine, comme Hasse, Giacomelli et Broschi. « On donne au public ce qu'il a envie d'entendre », remarque Thibault Noally, auteur de la présente édition musicale, lors d'une rencontre avec le public, organisée avant le concert par Jean-Michel Verneiges, directeur artistique du festival. Et d'indiquer encore que, curieusement - ou peut-être dans une logique délibérée -, Vivaldi a choisi de pourvoir de sa propre musique les personnages opprimés, Bajazet, sa fille Arteria et Idaspe, et de confier aux trois autres, les ''oppresseurs'', Tamerlano, Andronico et Irene, celle d'autres compositeurs. La trame de la pièce oppose en effet deux camps, celui du Tamerlan, guerrier mongol qui a fait prisonnier Bajazet, le sultan ottoman. Luttes de pouvoir, rivalités amoureuses, passions exacerbées, haine et poison forment les soubresauts d'une intrigue chaotique, mais où la tension dramatique affleure partout, comme dans bien des opéras tardifs de Vivaldi. C'est en tout cas le triomphe du chant extrêmement orné et d'un luxe d'acrobaties vocales : n'est-on pas à l'ère des castrats qui, pour voir mettre en valeur leurs moyens exceptionnels, se voyaient pourvus d'une ligne de chant faite de phrases très longues au souffle apparemment sans fin et de colorature plus qu'acrobatiques.

 



Solistes et ensemble Les Accents © Jacques Bernard Comme à Beaune, l'été dernier, Thibault Noally a réuni une équipe de jeunes chanteurs éblouissants qui se font un régal de cette vocalité spectaculaire et possèdent comme innée cette esthétique vocale si particulière dont le récitatif éminemment dramatique n'est pas la moindre difficulté, et l'aria da capo la fine fleur. Voix féminines essentiellement car seul Tamerlano est dévolu ici à un chanteur. Et pour tout l'éventail des tessitures de ces dames, de la contralto à la soprano. Ainsi de Delphine Galou, Tamerlano, voix puissante de mezzo contralto, dont l'aria «  Barbaro tradito »/Traitre barbare), pris dans un étourdissant vivace, montre un rare accomplissement, de Carol Garcia, Andronico, d'une sûreté à toute épreuve, et surtout de Anthea Pichanick, Asteria, un timbre de contralto d'une infinie douceur, capable des plus délicates vocalises (aria « La cervetta timida »/la petite biche toute timide). Pas moins hardie, la fière et résolue Irene, princesse de Trébizonde, de Blandine Staskiewicz dont l'aria «  Qual guerriero in campo armato », où « courroux et amour s'affrontent » dans d'affolantes acrobaties déchainant les vivats du public. La jeune Dilyara Idrisova, Idaspe, miel de timbre de soprano, tout aussi admirable, trouve son apogée dans « D'ira e furor armato »/Armé de colère et de fureur) avec cor obligé, en d'impressionnantes volutes. Florian Sempey, dans le rôle titre, dégage une belle autorité quoique un peu forcée dans les intonations, ce qui se ressent dans le chant qui par moments n'échappe pas à quelque dureté (aria ''di tempesta'' « Dov'é la figlia ? » qui se conclut par un aigu retentissant du baryton).

Tout aussi déterminante aura été la contribution de l'ensemble Les Accents, qui fort d'une petite vingtaine de musiciens, est conduit avec une rare maestria par Thibault Noally. Celui-ci le fait en sa position de premier violon, ce qui achève de donner à l'exécution une tonalité chambriste et lui ôte tout caractère extérieur, car rares sont les moments où il se départit de son instrument pour donner une inflexion ou marquer une cadence. Ses musiciens qu'unit une visible empathie, livrent une sonorité chaude, enveloppante dans l'acoustique flatteuse de l'abbatiale de Saint Michel, entourant le chant d'un galbe aristocrate. Tous apportent à cette généreuse musique une aura tour à tour palpitante dans sa vivacité ou d'un lyrisme épanoui. Les contrastes, si importants ici, sont mis en valeur avec autant de brillance non clinquante que de vraie profondeur dans la recherche des intonations et des couleurs. Une captivante exécution saluée par un public enthousiaste.