Murray Perahia, les mains dans les étoiles

 

Murray Perahia © Felix Broede/ DG Traditionnel passage à la Philharmonie de Paris, du pianiste Murray Perahia, pour un récital taillé sur mesure, sous l’égide de Piano ****, associant Bach, Schubert, Mozart et Beethoven. Autant de compositeurs fétiches que le pianiste américain chérit et défend depuis de longues années, tous réunis par leur science du contrepoint. Plus de trente ans d’intimité avec le Cantor et plusieurs enregistrements de référence dont le dernier concernant justement les Suites françaises, chez DG, confèrent aux interprétations de Perahia une légitimité et une justesse de ton hors du commun.

La Suite française n° 6 en mi majeur BWV 817 de J. S Bach ouvre la soirée, dernière des six Suites françaises composées vers 1720 à Köthen, intégrées pour les cinq premières au Clavierbüchlein composé pour sa femme Anna Magdalena. La Suite n° 6, probablement plus tardive, s’en différencie quelque peu par son caractère plus virtuose, son contrepoint plus appuyé et son ornementation plus importante. Une sixième suite qui prend sous les doigts experts du pianiste américain un naturel, une clarté, une élégance et une fluidité confondantes sous tendues par une dynamique dansante et une assise rythmique parfaite. Complicité ancienne également avec Schubert, évidente à l’écoute des quatre Impromptus op. 142 composés en 1827, un an avant sa mort. Une lecture véritablement envoûtante où se succèdent le premier très intériorisé mêlant dans un habile amalgame ombre et lumière, le second paraissant plus grave et méditatif, tandis que le troisième développe le thème poétique de Rosamunde en de savantes et virtuoses variations avant de conclure sur le dernier, très engagé, extraverti au phrasé resplendissant et enivrant.
Après la pause, place à Mozart avec le Rondo K. 511 composé en 1787, dans une lecture sobre, poétique mais peut-être un peu froide. Seule restriction à un récital dont le grand moment restera indiscutablement une interprétation hallucinante de la Sonate n° 32 de Beethoven. Un opus 111 qui demeurera dans les mémoires par sa virtuosité exceptionnelle, par sa maitrise du contrepoint, aboutissement triomphal de la forme sonate dans laquelle Thomas Mann a vu comme un adieu. Adieu à la sonate peut-être mais quel adieu ! et quelle interprétation de Murray Perahia ce soir ! L’introduction dramatique et brutale suivie d’un immense crescendo dans le grave donnent immédiatement le ton, le piano orchestral rappelle la Neuvième symphonie, puis la tension s’apaise pour laisser sourdre toute la poésie et la magie de l’Arietta. Les variations qui suivent développées sur une dynamique dansante prennent une allure jazzy que le pianiste se plait à majorer avant de laisser place à une sorte de renaissance où le ciel s’entrouvre pour nous laisser entrevoir de façon fugace la vraie lumière et retourner au silence…Merci Monsieur Perahia pour cette interprétation d’anthologie. Merci de nous laisser sur cela, la tête dans les étoiles, refusant malgré l’insistance répétée du public de nous offrir un bis qui aurait, à l’évidence, paru bien déplacé après tant de beauté et d’émotion.