Yeol Eum Son / DR Le soir du 12 mai, la foule des grands jours se massait dans l’auditorium de la Maison de la Radio pour communier au Concerto pour piano et orchestre en fa de George Gershwin, au Prélude à l’après-midi d’un faune et à La Mer de Claude Debussy, œuvres interprétées par le Philar de Radio France, dirigé par Mikko Franck, et la pianiste sud-coréenne Yeol Eum Son.

Le Concerto en fa date de 1925, se situant entre deux opus bien plus connus : Rhapsody in blue, de 1924, et Un Américain à Paris, de 1928. D’ailleurs, cet ouvrage de commande constitua un véritable défi pour le compositeur, qui, alors qu’une large partie du public doutait encore de ses possibilités, allait s’aventurer pleinement dans le domaine classique en écrivant une musique absolue (sans programme) et en en réalisant lui-même l’orchestration. « So American ! so Gershwin ! » aurait pu s’écrier en chœur l’heureux public de cette soirée, car, dès les premières mesures, les timbales endiablées donnaient le ton d’une écriture maîtrisée qui respecte la grande forme tout en étant innervée ou malmenée par l’esprit jeune et jazz. Cette musique nous sort de nous-mêmes, nous rappelant qu’il est toujours bon de prendre l’air.

Par l'autorité, la précision et la souplesse de son jeu, Yeol Eum Son a prouvé qu'elle possédait vraiment un concerto déjà joué par elle plusieurs fois. Brillant et luxuriant : ainsi se caractérise le premier mouvement, un allegro sur un rythme de charleston, où l’on attend le piano, lequel, après que s'est tu un charivari dominé par les percussions et les vents, fait une entrée alla Rachmaninov, qui se caractérise par un subtil et étonnant équilibre entre affirmation de soi, doute et méditation. Le compositeur russe restera d'ailleurs en mémoire assez longtemps dans ce mouvement, sans que se fasse oublier Gershwin. Plus savoureux encore, l'andante commence par mettre en valeur la trompette, puis le hautbois, avant qu'ils soient détrônés par un piano assez fantaisiste, volontaire et chaloupé, qui balance sans cesse entre le « popu » et le « bourgeois », la fête et l'introspection, le rythme vital et la sensualité des timbres. Une énergie tour à tour têtue et folâtre traverse l'allegro final, mouvement un peu moins inspiré que les deux premiers, mais beau tout de même. Là encore, la pianiste s'y est montrée d'une virtuosité sans faille, tout comme dans l'Étude n°7 op. 40, plutôt jazzy d'ailleurs, de Nikolaï Kapoustine (né en 1937), qu'elle a offert en bis à une assemblée conquise.

Comme son nom le spécifie, Prélude à l’après-midi d’un faune (1893-1894) a été composé comme devant faire partie d’un ensemble. Il n’y eut pas de suite, ce qui n’empêcha pas ce premier volet de triptyque d’une durée de dix minutes seulement d’être considéré comme le premier chef-d’œuvre du compositeur. Debussy y fait le chemin inverse de Gershwin dans son Concerto en mettant les modèles classiques à distance comme autant de carcans et en cherchant à composer le plus fluidement possible, jusqu’à donner l’impression d’une libre et infinie improvisation. Et, d’une tout autre façon que l’Américain, Claude de France captive l’auditeur d’entrée de jeu par le très fameux thème solo d’une flûte alanguie et lointaine. Une phrase au rythme ternaire, où, dans un climat chromatique et l’écart d’un triton, une note tenue dégringole puis remonte en triolets de doubles croches, qui produit cet irrésistible raffinement poétique. Béatitude du faune endormi sur une pente de l’Etna… Mais ce troublant mélange d’apparente légèreté – celle du vent berçant les feuilles – et de lourdeur d’après-midi ensoleillé ne se veut pas une illustration de l’églogue de Mallarmé, comme s’en explique le musicien : le rêve du faune de Debussy est « la possession complète de la nature entière ». Rien que ça ! Est-ce à dire que, mieux que les mots, la musique exaucerait les souhaits des humains ? Magali Mosnier à la flûte et l'orchestre de la Radio – ses violons, sa clarinette, son hautbois et sa harpe solistes – comblèrent les nôtres ce soir-là.

On ne peut se lancer dans un commentaire sur La Mer (1904-1905), si bref soit-il, que balbutiendo, tant ce chef-d’œuvre respire et subjugue. Est vivant. Et en même temps, comment (et pourquoi ?!) mesure garder avec Debussy, magicien d’un art du débordement ? Car, plus qu’un orchestre qui se soulève tout entier devant soi, c’est la vie profonde – encore la Nature ! – qui jaillit, se réinventant en permanence. On est ici aux antipodes de l’anecdote personnelle. Dans ces « trois esquisses symphoniques » (Debussy) – « De l’aube à midi sur la mer », « Jeux de vagues » et « Dialogue du vent et de la mer » –, c’est le réel lui-même – ou son image –, continu, mouvant, multiforme, à la fois complexe et évident, qui miroite par la grâce d’un procédé magique… Mikko Franck le manifesta aussi ce soir-là en descendant de son estrade, quittant la partition et sa position devant l’orchestre pour se retrouver en lui. Et il était très émouvant de le voir se promener parmi les premiers musiciens et caresser l’air à mains nues. Que de naturel, de simplicité ! On pense à Fürtwangler… De fait, même si l’on peut regretter à l’attaque un manque de mordant de la part des violons, le Philhar parlait assurément sa langue en respectant l’équilibre des pupitres comme des timbres (un amalgame où l'on entendait tout le monde très distinctement), en maintenant un rythme soutenu (sans relâchement ni précipitation) et en respectant les nuances sans rien perdre de la dynamique. Cette langue, c’est la musique française, qui est clarté. Merci et bravo à tous, encore à Mikko Franck, directeur musical bien avisé pour ce programme !