Laurence Equilbey © Agnès Mellon Pour la deuxième série de concerts inauguraux de la nouvelle salle de la Seine Musicale de l'Ile Seguin, Laurence Equilbey avait choisi Schubert. Un Schubert sombre et nocturne, que résume parfaitement le titre du concert « Nuit et rêves ». L'Ouverture de La Harpe enchantée, un opéra qui ne connaitra qu'un très éphémère succès en 1820, et que Schubert recyclera pour ouvrir le suivant, Rosamunde, Equilbey l'aborde avec vitalité. Sa direction musclée n'élude pas cependant le lyrisme de cette page. On est d'emblée frappé par la présence sonore acoustique de la salle, avec des graves très définis, alors qu'il n'est sur le podium que trois contrebasses et quatre violoncelles. Cela se confirme dans la Symphonie inachevée qui sonne presque chambriste, en tout cas pas aussi fournie qu'avec les larges formations romantiques dont on affuble souvent la partition. Une exécution irréprochable, sans fioriture ni sollicitation dans les parties lentes, plus en pleine lumière que dévoilant des arcanes enfouies. Où les instruments d'époque d'Insula orchestra apportent une couleur spécifique patinée, aux bois en particulier, même si l'ensemble semble un peu manquer de raffinement.



Le morceau de résistance de la soirée était un bouquet de Lieder du maître viennois, orchestrés par plusieurs autres musiciens. Et chantés par un ténor, une mezzo contralto et le chœur Accentus. Plusieurs compositeurs se sont attachés à orchestrer des Lieder de Schubert : de Liszt à Webern, de Brahms à Richard Strauss, de Reger à Britten. Et même Berlioz, ou encore le compositeur français Franck Krawczyk (*1969), qui collabore régulièrement avec Laurence Equilbey et Accentus. Certains ont même été traités par différents musiciens (ainsi Reger et Berlioz pour « Le Roi des aulnes »). Pour quel résultat par rapport à l'original avec accompagnement de piano ? Car l'art de la transcription - de l'adaptation, faudrait-il dire, aux dimensions de l'orchestre - n'est pas aisé. Celle-ci peut se justifier, outre l'admiration de l'un vis à vis de l'autre musicien, par la volonté d'élargissement du potentiel dramatique renfermé dans chaque pièce. Comment, à l'inverse, faire passer à l'orchestre toute l'intensité inhérente au dialogue du chant avec le seul piano, sans remettre en cause sa part d'intimité, voire le ton de confidence contenu dans ces pièces ? Le choix opéré par Laurence Equilbey s'est porté sur quinze Lieder, là encore de tonalité sombre, mêlant le connu (« La Truite », « Le Roi des aulnes ») et le bien moins connu, distribués à l'une ou l'autre voix ou au chœur. A Stanislas de Barbeyrac, « Im Abendrot (orch. Max Reger), « Nacht und Traüme » (F. Krawczyk), hymnique sur une belle pédale d'orchestre assagi, « Ganymed » (orch. Richard Strauss) et « Die Forelle », ici agrémentée de l'originale patte de Ben Britten, enfin « Elrkönig », ce tragique Roi des aulnes métamorphosé par l'orchestration de Berlioz et ses terribles rafales des cordes graves qui décuplent l'horreur clamée par le poème. L'art de la demi-teinte du ténor français est magistral. Sa partenaire n'est pas une découverte lorsqu'on a suivi son ascension dans la troupe de l'Opernhaus de Zürich, car Wiebke Lehmkuhl est une voix rare dotée d'un large timbre mordoré de mezzo clair frôlant le contralto. Son interprétation de « La jeune nonne » dévoile une sombre intensité, comme « An Sylvia », Lied enrichi du beau dialogue avec la flûte. « Gruppe aus dem Tartarus » (orch. Brahms) et « La romance de Rosamunde » montrent une profonde empathie avec un idiome a priori non associé à ce type de timbre. Mais combien maitrisé avec autorité et élégance. Au chœur Accentus reviennent « Coronach » et l'étonnant « Gondolier », rejoint ici par les deux autres voix solistes dans un inquiétant climat nocturne.