Tugan Sokhiev et l’ONCT © Patrice Nin Après avoir embrasé la Philharmonie de Paris en mars dernier avec La Pucelle d’Orléans de Tchaïkovski à la tête de ses troupes du Théâtre du Bolchoï dont il est le directeur musical, le chef ossète revenait dans la grande salle Pierre Boulez avec l'Orchestre National du Capitole, qu’il dirige également depuis dix ans, pour un concert d’exception, véritable moment d’enchantement, construit autour du thème des Mille et une Nuits. Un concert d’une rare qualité, rehaussé par la présence de la jeune mezzo française Marianne Crebassa, lauréate des Victoires de la musique classique, reconnue comme artiste lyrique de l’année.

La Suite d’orchestre Aladin de Carl Nielsen (1865-1931), composée en 1919 pour la scène, donne immédiatement le ton de cette soirée toute habitée de couleurs et de rythmes. Sept mouvements s’y succèdent, l’ample Marche de fête orientale, le très poétique Rêve d’Aladin, la lascive Danse hindoue, la mystérieuse Danse chinoise, l’orientalisante et lancinante Place d’Ispahan, la pesante et dramatique Danse des prisonniers, puis la très enlevée Danses des maures. Autant de petits bijoux orchestraux où Tugan Sokhiev nous donne à goûter toute la maitrise de sa direction. Chef symphonique mais également chef lyrique reconnu, il sait, avec un rare bonheur, faire chanter les couleurs et donner aux sons tout leur pouvoir d’évocation dans un phrasé très narratif auquel l’orchestre adhère immédiatement avec une réactivité et une grande complicité. C’est ensuite au tour de Marianne Crébassa d’occuper la scène pour Shéhérazade (1903) de Maurice Ravel. Exercice difficile, s’il en est, mêlant chant et déclamation, que la jeune mezzo chante avec un brio hors du commun. Diction parfaite, puissance, émission claire, tessiture adéquate, pureté de la ligne sans vibrato excessif, maitrise de la prosodie, pour une interprétation habitée où la beauté du timbre le dispute à l’élégance, la richesse et la délicatesse de l’orchestration ravélienne (excellente flûte de François Laurent). Après la pause, la magie orchestrale se poursuit avec la Danse des sept voiles (1903-1905) de Richard Strauss, extraite de l’opéra Salomé. Sensuelle, capiteuse, passionnée et dramatique on y apprécie, là encore, la brillance de l’orchestration (hautbois et harpe), le legato et la sonorité onctueuse des cordes, avant une coda vertigineuse.

Dans ce concert faisant la part belle aux grands orchestrateurs (Nielsen, Ravel, Strauss), Igor Stravinski trouve naturellement sa place avec la Suite n° 2 de l’Oiseau de feu (1919) incontestable pyrotechnie orchestrale, extraite du ballet intégral (1910), commande de Diaghilev pour les Ballets russes. Occasion rêvée pour l’orchestre du Capitole de faire preuve de toute sa superbe, grondement sourd introductif des cordes, pépiements jaillissants du hautbois, douce cantilène des bois, danse frénétique de Kaztcheï scandée par le basson, sonnerie de cuivres, complainte du cor et tutti s’amplifiant dans un magnifique crescendo final parfaitement maitrisé. Toute une orchestration savante et chatoyante soutenue par une rythmique d’une modernité enivrante dont la direction claire, précise, tendue et pertinente du chef fait son miel pour un triomphe final incontestable et mérité. En bis, comme un hommage à la musique française, le Jardin féérique de Ravel et l’Ouverture de Carmen. Bravo à tous ! Un concert « magique » qui restera dans les mémoires.