Karen Gomyo © Oregon Symphony Il existe à l’évidence une grande complicité entre le « Philhar » et le jeune chef Jacub Hrůša lui autorisant toutes les audaces comme ce rare et périlleux programme associant Bartók, Britten et Scriabine. Une audace récompensée par la présence et l’enthousiasme d’un large public présent dans le grand auditorium. Réjouissons nous, ce n’est pas si souvent le cas ! Le mandarin merveilleux de Béla Bartók, dans sa version intégrale, ouvre la soirée, pantomime grotesque nous contant le désir croissant d’un mandarin pour une jeune prostituée qui le conduira à une mort extatique.

Une œuvre composée en 1919 où le compositeur hongrois poursuit sa quête de modernité autour des thèmes qui lui sont chers comme la solitude, l’angoisse, recherche du moi, l’exaspération du désir et l’amour impossible. Le mandarin merveilleux exprime tout l’imaginaire bartokien avec une violence expressionniste parfaitement rendu par un Philhar et un Chœur de Radio France exemplaires malgré l’extrême complexité harmonique et rythmique d’une œuvre à l’orchestration foisonnante. Un remarquable exercice d’orchestre et de direction mené à bien de bout en bout, maintenant le public sous tension dès l’introduction enfiévrée associant clarinette (superbe Jérôme Voisin), cor anglais, cordes graves et cuivres simulant une terrifiante ambiance urbaine avant l’irruption du mandarin et la danse de séduction conduisant à l’acmé du désir à travers les halètements des différents pupitres, puis s’enflant progressivement dans un paroxysme de dissonances. Une partition très ramassée conduite avec une rigueur sans faille, une mise en place impeccable, des phrasés envoûtants et un sens de la narration hors du commun. Le rare Concerto pour violon de Benjamin Britten trouve ensuite, en deuxième partie, une interprète de choix en la personne de la jeune violoniste canadienne Karen Gomyo. Une œuvre datant de 1939 portant en filigrane les stigmates de la guerre d’Espagne, une partition mêlant lyrisme et fureur dans le Moderato initial, usant d’une époustouflante virtuosité violonistique se déployant sur une déploration des cordes et des cuivres dans le Vivace central, véritable danse de la mort, avant la Passacaille finale se concluant sur une fin diaphane dans l’extrême aigu du violon. Un concerto magistralement interprété par Karen Gomyo (virtuosité, sonorité, phrasé) mais une œuvre assez inégale manquant un peu d’unité. En « bis » le Tango Etude n° 4 de Piazzolla interprété de façon étonnamment fade pour cette spécialiste du genre. En tous cas, une belle découverte et un nom à retenir…

Pour conclure ce magnifique concert, place est laissée à Scriabine avec le Poème de l’extase (1905-1908) qui conclut cette palpitante soirée sur une dynamique exaltante et tendue scandée par la trompette solo d’Alexandre Baty et conduisant au final apocalyptique. Un concert comme une leçon d’orchestre qui méritait bien une telle fin. Bravo !