Taylor consort / DR La tradition du festival de Pâques de Deauville a toujours été d’accueillir de jeunes musiciens. Cette vingt et unième édition n’échappe pas à la règle, les interprètes sont tous très jeunes, tous ont plus près de vingt que de trente ans. Justin Taylor avec sa dégaine d’adolescent, est un jeune roi du clavier baroque puisqu’il maîtrise aussi bien le clavecin que le clavicorde. Et il nous le démontre ce soir en jouant Rameau, Bach et Mozart.
La gavotte, danse populaire de la région de Gap, Rameau l’intercale entre la gigue et la sarabande et “les doubles“ que joue ici Justin Taylor, en sont des variations. Musiques légères, musiques de salon, elles doivent prodiguer un plaisir simple à l’auditeur et c’est une jubilation de les entendre ici dans cette salle qui pourrait sembler trop grande pour un clavecin mais que l’acoustique parfaite sauve. Sans être spécialiste de lutherie, les pièces jouées ensuite par le quatuor souffrent apparemment de la qualité insuffisante des instruments à cordes. Le jeu semble irréprochable mais la sonorité peine à atteindre le niveau de pureté auquel les instruments des grands facteurs nous ont habitués. Dommage car l’écriture du concerto de Bach BVW 1052 est si rigoureuse (comme tout Bach) qu’elle exige une perfection absolue et l’effectif minimaliste de la formation demande lui aussi une ampleur que ne permet pas la seule présence de quatre musiciens. N’oublions pas que Bach jouait ses concertos avec dix ou quinze interprètes.


Justin Taylor interprète ensuite une sonate de Mozart, la sonate en ré majeur K 284, une des plus charmante, au thème léger et mélodique. Il la joue avec une sensibilité et une élégance toutes mozartiennes. La formation continue avec une autre œuvre de Mozart, le quatuor en sol mineur n°1 K 478. Curieusement, l’ensemble sonne mieux avec le clavicorde qu’avec le clavecin. Mozart n’a composé que deux quatuors avec piano. La structure : pianoforte marié au trio classique, violon, alto, violoncelle, étant selon son éditeur, trop complexe et l’ensemble ainsi constitué pas assez vendeur. Il s’agit d’une œuvre difficile, car cette pièce faite d’échanges entre les instruments, d’échos qu’ils se renvoient tour à tour, sorte de mélange d’eau et de feu, que Mozart compose paradoxalement tout en douceur, hésite trop entre l’écriture du concerto et celle de la stricte musique de chambre.

Justin Taylor est le maître d’œuvre de ce “faux concerto“. La juxtaposition de la justesse du piano en miroir avec le vibrato plus rude des cordes scelle ce ballet subtil entre les parties qui prend tout sa dimension dans l’andante où l’alto de Sophie de Bardonnèche nous livre avec délicatesse un dialogue intime avec un piano aux lignes mélodiques plus fluides. Dans le rondo final, le trio prend soudain ses libertés et le piano de Justin Taylor se plie à ces appels incessants des cordes en leur répondant par une luxuriance de traits étincelants qui courent jusqu’aux derniers accords.

Trio Les Esprits / DR Une semaine plus tard, c’est au tour d’une autre formation, le trio “Les Esprits“, très jeunes eux aussi, de se produire dans la même salle Elie de Brignac, habituellement dédiée à la vente annuelle des jeunes chevaux, les Yearlings, une vaste salle en demi cercle à l’acoustique parfaite. Une pièce contemporaine de Friedrich Cerha, élève vivant de Stockhausen, n’invite pas forcément à l’émotion mais par ses dissonances et son atonalité, elle laisse présager de la qualité des interprètes, de la pureté du jeu de la jeune violoniste Mi Sa Yang et celle du violoncelle de Victor Julien Laferrière.

Avec le trio pour cor, violon et piano nous rejoignons les terres plus familières de Johannes Brahms. Et ces terres, Brahms, les parcourt chaque jour : « Un matin je marchais, le soleil s’est mis à briller entre les arbres, et le trio me vint à l’esprit. » Le répertoire plutôt restreint du cor concertant lui donne là une de ses œuvres les plus abouties.
Cette marche dans la forêt devient dialogue entre cor, piano et violon. Le cor fournit le thème, le violon le développe, le piano l’accompagne de fioritures arpégées, la conversation s’installe et l’œuvre se déroule comme un ruban harmonieux fait de cette succession de thèmes repris et enrichis sans cesse. Le jeu délicat du cor de Nicolas Ramez ne cherche jamais à prendre le pouvoir et l’équilibre parfait entre les trois instruments fait planer tout au long du trio une grâce apaisante, telle que l’a voulue Brahms.

Mais c’est dans le trio n°2 en mi bémol majeur de Schubert que les trois interprètes vont atteindre leur niveau d’excellence. Ce trio célébré par Barry Lyndon de Kubrick et de nombreux autres films (l’Immortelle , La pianiste…), fut composé par un Schubert malade, il a la syphilis. Cette œuvre qu’il crée en concert avec succès ne tiendra pas ses promesses d’avenir à cause de la venue à Vienne d’un Paganini qui sera adulé.
La première exécution du trio commémora le premier anniversaire de la mort de Beethoven. Dès le début, sous l’influence du maître allemand, l’Allegro, inspiré d’une chanson populaire suédoise, impulse à l’œuvre une énergie donnée par trois phrases à l’unisson répétées tour à tour par les trois parties qui sautent d’octave en octave.
C’est avec le deuxième mouvement, l’Andante, le plus connu, que Schubert introduit le drame en faisant alterner cordes et piano, mineur et majeur, et ce thème répétitif porte en lui ce qu’on qualifiera plus tard de suspense, les sauts d’octave provoquant à la fois une “angoisse grave“ et “un désir exubérant“ qui, grâce à une espèce de ritmo ostinato continu, magistralement conduit par le piano d’Adam Laloum, mènent, selon Schuman, jusqu’à la démission finale.
Après cette montagne d’angoisse, de mélancolie et de “suspense“, les deux mouvements suivants notés Allegro semblent ludiques et presque dansants. Il faut saluer le talent du trio Les Esprits de nous faire passer par des états si différents. Pour parvenir à une telle harmonie, combien faut-il de complicité, de connivence, d’amitié, d’intimité même. Ce terme de musique de chambre n’est pas un vain mot. La violoniste Mi Sa Yang est une équilibriste, elle saute sur son siège au rythme de son violon, elle se penche, se redresse, son corps suit son archet, elle vit sa musique avec son corps. La sonorité de son violon est parfaite, le sentiment aussi. L’ensemble, rythmé par le piano virtuose et meneur de Adam Laloum est juste, brillant et rigoureux. Cette cohérence des trois interprètes issus des mêmes conservatoires, cette sensibilité subtile, cette virtuosité jamais ostentatoire nous rappellent celle du Beaux Arts Trio qui grava une version de référence il y a plus de vingt ans.

En quittant cette salle de concert atypique, on est heureux : le festival de Pâques de Deauville demeure vingt ans après sa création par Renaud Capuçon, Nicolas Angelich et Jerôme Pernoo, un grand festival d’interprètes, un incubateur de talents, un terreau de passage entre générations et un lieu où la musique de chambre atteint son plus haut niveau, simplement, sans tapage et sans fioritures. Le Printemps de la musique peut continuer.