Chaya Czernowin / DR Le 30 mars, soirée de clôture de la célébration des quarante ans de l’Ensemble Intercontemporain, fut donné Genesis à la Cité de la Musique. Le titre le dit clairement : cette oeuvre renvoie au thème de la Genèse et plus largement à celui de la création. Sept jours et sept compositeurs pour sept morceaux commandés par Matthias Pintscher. Tous avaient en commun d’avoir été écrits peu ou prou pour le même instrumentarium – cordes, vents, percussions, harpe, piano et célesta –, de durer entre huit et dix minutes et d’être centrés sur mi bémol. Ce dernier est à la fois, pour le chef de l’Ensemble, « la » note du milieu entre haut et bas, entre ciel et terre, et un hommage à Pierre Boulez, « le » créateur (de l’Intercontemporain en 1976), dont la pièce Mémoriale est axée sur le même degré. Genesis est donc une oeuvre à programme, chaque journée développant des images. On the Face of the Deep de Chaya Czernowin illustre le

premier jour, quand, du chaos originel, émerge progressivement un ordre, ce qui s'entend au début par le long frottement des percussions et des cordes graves ainsi que des plages de notes tenues, tout cela formant un climat « monochrome », traduction de l'informe et du magma de forces obscures. Puis, en guise d’épilogue, changement complet d’atmosphère avec un grand coup de percussion suivi de la même note aiguë à la harpe, répétée indéfiniment et fortissimo, et finalement rattrapée par les violons et les autres instruments. C’est la présence divine, ordonnatrice, qui est alors manifestée. C’est aussi la lumière qui a jailli, laquelle a pour la compositrice une signification spirituelle, puisqu’elle permet de voir. Marko Nikodijevic signe un dies secundus au cours duquel se séparent les eaux. Sa musique, très différente de la première, fait se succéder des moments forts : agitation de mouvements instrumentaux à contretemps, grandes ondes caressantes, suspension dans un moment extatique et danse syncopée. Le tout dans un brassage heurté mais harmonieux. Vayehi erev vayehi boker de Franck Bedrossian forme un diptyque illustrant la séparation de l'eau et de la terre puis la création des espèces végétales. Là encore, c'est le travail sur le son – métaphoriquement l'énergie vitale – qui est au centre de la pièce. La quatrième journée, Illumine pour octuor à cordes d'Anna Thorvaldsdottir, s'ouvre sur le pianissimo des violons jouant des notes harmoniques. L'aigu, c'est la lumière, qui va séparer le jour et la nuit après un combat contre l'obscurité, représentée par les graves des violoncelles et des contrebasses. Dans cet opus plutôt lyrique et très réussi, où se joue donc un drame, alternent des passages chaloupés et tendres à la fois, et un adagio très planant. Quant à Joan Magrané Figuera, il se sert de la symbolique des chiffres dans son Marines i boscatges, du cinq en particulier, musicalement représenté par la basse continue que forment les trois percussionnistes, la harpe et le piano. Le très beau second mouvement fait entendre les sons cristallins d’une sorte de pluie très rafraîchissante. Stefano Gervasoni a trouvé un titre drôlatique – Eufaunique – pour rendre en musique l'harmonie voulue par Dieu entre les espèces animales d’une part et l'homme au sein de sa Création de l’autre. Celle-ci, qui unit tout en séparant, est donc une histoire euphorique ! Mais la musique de Gervasoni l’est peut-être moins. Enfin, Dieu bénit le septième jour ; mais, pour le compositeur, Mark Andre, riss 1, « fissure », se réfère autant au baptême du Christ dans le Jourdain, la vallée la plus profonde du monde, et à la Passion, épisode durant lequel le ciel se lézarde. Aussi, temporalités et familles de sons se télescopent-elles dans une partition à la fois complexe et chatoyante, qui s’achève sur le souffle léger du vent (le Saint-Esprit ?) produit par les deux « éoliphones », sortes de grandes crécelles quasi silencieuses, tenues à bout de bras par les percussionnistes debout. La salle des Concerts, pleine, a longuement applaudi un Ensemble toujours très pro et dynamisé par un chef à la bonne humeur et à l’enthousiasme communicatifs. Cela dit, contrairement à ce qui a pu être annoncé, les sept créateurs convoqués ce soir-là ne représentaient pas, malgré une certaine variété, l’éventail de la création actuelle. Et justement, on peut regretter que la musique dite contemporaine s’enferme encore dans les mêmes voies, immédiatement identifiables, alors qu’on voudrait juste entendre… de la musique.