La haute figure de Kaija Saariaho au Festival Présences à la Maison de la Radio

Kaija Saariaho / DR La 27e édition du Festival Présences fut un magnifique arc de triomphe élevé en l'honneur de Kaija Saariaho, dont il avait l'ambition de faire le portrait en quelque 25 œuvres réparties sur 18 concerts, auxquelles il faut ajouter les extraits donnés lors de l'entretien de la compositrice et du producteur Arnaud Merlin. Mais pour faire un portrait en mots, pour tenter de décrire cet univers si particulier, il convient de faire un détour (qui n'en est pas vraiment un) par les sources extra-musicales qui le traversent de part en part.



Littérature : le lien et le souffle

La musique et la personne de Kaija Saariaho sont nimbées de mystère, comme elle-même le remarque à la toute fin de l'entretien qu'elle donne à Clément Mao-Takacs pour la revue Tempus Perfectum (n°11, avril 2013) : « Tout cela est finalement misterioso... » (p.12), et c'est sans doute sous le signe du songe qu'il faut envisager et sa musique et son rapport à la littérature. N'étant pas instrumentiste, la compositrice est avant tout travaillée par une imagination et une sensibilité subtiles qui lui font puiser son inspiration dans les stimuli que lui donne notamment la poésie, cette hésitation prolongée entre le son et le sens, selon les mots de Paul Valéry.

Cette porosité se traduit en musique par une forte tension permanente entre la précipitation de l'instant vécu et la distance d'une chambre d'écho. De fait, il y a toujours place pour un jeu dans sa partition. Jeu, c'est-à-dire battement, respiration, histoire individuelle dans un contexte donné (Adriana, femme enceinte, voix solitaire sur fond de guerre, de viol et d'exil dans Adriana Songs, dont le texte est signé Amin Maalouf), expression personnelle dans une structure formelle précise (« Ariel' Hail » ou « Prospero's Vision », dans The Tempest Songbook, œuvre composite où se succèdent des chants de Purcell et de Saariaho sur La Tempête de Shakespeare) ou encore écartèlement entre deux extrêmes d'un paradis perdu et sa traduction musicale entre intensité dramatique et flottement extatique (comme dans Sombre pour flûte basse, baryton, percussion, harpe et contrebasse, sur trois Cantos d'Ezra Pound).

Tout est lié et délié en même temps, dramatisation soudaine d'un instrument soliste et souplesse de la pulsation rythmique de l'ensemble (comme dans Graal Théâtre par exemple, qui reprend le titre d'une œuvre de Jacques Roubaud et, par-delà, tout le merveilleux qui enchanta l'Europe médiévale), fracas cosmique puis relâchement ou dilatation (entre frénésie et stase, Orion illustre le mythe du chasseur géant, fils de Poséidon tué par Artémis et transformé en constellation par Zeus), forte de tutti d'orchestre et circulation du son d'un pupitre à l'autre (ainsi dans True Fire, où, sur la nappe sonore et fondue de l'orchestre, alternent les solos du baryton et les différents pupitres par ricochets infinis), fragile équilibre du chuchotement de la voix solitaire et sons-bruits de l'instrument soliste (Dolce Tormento pour piccolo solo sur un Chant de Pétrarque).

Tout, dans cette écriture, est donc à la fois narration, rebondissement et dédoublement par réverbération dans l'espace (celui de la scène et celui du cosmos) et dans le temps (celui de l'écoute, mais aussi de l'histoire). Elle produit ainsi un discours musical organique qui intègre à la phrase les techniques et le matériau. Le caractère nécessaire de cette musique, puissante donc et éloignée de toute afféterie, est l’assise d’un charme qui opère dès les premières mesures. Kaija Saariaho se défend d'être une compositrice romantique pour autant qu'elle est éloignée de tout pathos, de toute exagération narcissique ou de toute sentimentalité ; et pourtant, n'est-ce pas être romantique en un autre sens que de toujours situer le sujet personnel et sa persona (terme jungien équivalant au « masque social », idée à la source de Figura), au centre de la création ? Qu'il soit chanteur, chanteuse ou instrument soliste, l'individu est pris dans une trame qui le comprend, le dépasse et qu'on appelle Nature...

La Nature, le surnaturel

L'air, la lumière et la terre sont sans doute les trois éléments qui inspirent le plus Kaija Saariaho ; il suffit pour s'en convaincre de lister quelques titres des pièces entendues au festival : Light and Matter, Maan Varjot (« Ombres de la Terre »), Terra Memoria, True Fire, Orion, Lichtbogen, Papillons, Terrestre, Light still and moving, Sombre, Nymphéa, Cloud Trio. La musicienne entretient une relation intense avec sa terre natale, la Finlande, ses aurores boréales, ses espaces infinis et ses gris. Quant à l'auditeur, il a toujours affaire à une matière et à un processus. Matière, c'est-à-dire pâte, épaisseur ou transparence sonores ; processus, c'est-à-dire mouvement et métamorphose. Ces deux termes de matière et de processus évoquent immédiatement la musique spectrale, courant auquel participa la compositrice à partir du tout début des années 1980. Il était donc pertinent que ses œuvres soient mises « en Présences » de celles de Tristan Murail (La Vallée close) et Gérard Grisey (Talea). Mais chez Saariaho prime le son instrumental, dont elle a une connaissance intime – que l'on songe au violoncelle ou à la flûte, deux de ses instruments favoris. L'éventuel traitement informatique vient ensuite (Lichtbogen, Nymphéa).

Tout se passe comme si une animation, une activité intérieures se déployaient à l'intérieur d'un cadre immuable : le spectacle de la vie même ! Jeu aussi sur notre perception, qui peut être changeante. On ne s'étonnera pas que la compositrice ait été fascinée par le tremblement ou le vol immobile du lépidoptère et que l'on « voie » dans Papillons pour violoncelle solo : une danse sur place. De la même façon, Light still and moving pour flûte (basse, piccolo puis en ut) est une danse de la lumière, dont on perçoit les scintillements, les miroitements. Même chose encore dans Spins and spells pour violoncelle : ces « Toupies et petits moments » font se succéder ou s'entremêler, selon l'explication de la créatrice, des motifs « qui tournent sur place et subissent différentes métamorphoses », et des instants « dépourvus de temps mesuré, centrés sur la couleur et la texture du son. » De la Nature à la musique : tout est donc sensation et aussi correspondances, harmonie, parfum... D'ailleurs, deux morceaux programmés se réfèrent au travail de peintres : Nymphéa (Monet) et Sombre (Rothko). La première, pour quatuor à cordes et électronique, traite différentes images inspirées par la vision de la fleur, dont la belle symétrie structurelle est fragilisée par le clapot. La couleur de la flûte basse illustre directement l'atmosphère de la Rothko Chapel à Houston (Texas), chapelle aveugle et noir absolu pour les peintures monochromes : c'est Sombre, où le dénuement de la musique de chambre, alimenté par des nuages de notes tenues dans une atmosphère extatique, le dispute au drame du chant. Mais si la Nature est l'Inspiratrice, le climat musical général a quelque chose de surnaturel. C'est très exactement ce qui se passe également dans la poésie de Saint-John Perse, l'Inspirateur pour Saariaho, présent directement à travers la pièce Terrestre pour flûte, percussion, harpe, violon et violoncelle, laquelle s'inspire d'Oiseaux. La recherche infatigable de la Beauté, une certaine idée de la noblesse et du sacré, la conflagration d'images et d'échos de souvenirs collés ensemble mais provenant de hauteurs différentes, l'animation constante des sonorités, enfin le travail sur un langage magnétisé, porteur d'une charge, produisent ce mystère dont nous sommes porteurs : que l'âme est en nous le seul pouvoir d'éternel, ce que rendent sensible la poésie et la musique de ces deux créateurs. Et justement l'oiseau, « de tous nos consanguins le plus ardent à vivre » (Oiseaux, I), pour le poète et pour la musicienne, c'est l'infini dans la finitude : littéralement une projection de l'homme. Dans Terrestre là encore, légère comme l'oiseau de Pierre et le Loup, la flûte chante et surtout mène la danse, rendue très aérienne par le souffle de l'interprète et le timbre de son instrument. Le timbre, précisément, le paramètre le plus immatériel d'un art si peu matériel...

Des interprètes jouant de l'intérieur

Kaija Saariaho & la flûtiste Camilla Hoitenga / DR Que serait une grande prêtresse sans ses ministres du culte ? Kaija Saariaho, personnalité très attachante, s'est entourée pour ce festival de musiciens amis et souvent dédicataires de ses œuvres. Fidèles parmi les fidèles sont les Finlandais Camilla Hoitenga, Anssi Karttunen et Kari Kriiku. Sans oublier la joueuse de kantele Eija Kankaaranta. Tous jouent de l'intérieur en ce sens qu'ils ont parfaitement intégré la musique de Saariaho. C'est ce que ressent l'auditeur : un geste, une attitudes parfaits dans le rendu d'un monde vivant, habité. Quelle meilleure ambassadrice que la flûtiste Camilla Hoitenga, enjouée, théâtrale autant qu'il convient de l'être et si juste dans ses attaques, ses nuances et toutes ses intentions ? Anssi Karttunen, violoncelliste d'une sobriété et d'une précision confondantes ! Ou bien Kari Kriikku, dont la clarinette, si claire et qui n'est pas sans rappeler le chofar (corne de bélier jouée dans le rituel juif) quand elle monte dans les hyper aigus en trilles et notes répétées, résonne en nous longtemps après qu'elle s'est tut. Il serait fastidieux de citer tout le monde, mais il convient tout de même de nommer les chanteurs Nora Gubish (très à l’aise dans Adriana Songs), Pia Freund (magistrale en Miranda dans The Tempest Songbook), Gabriel Suovanen (très expressif également dans The Tempest Songbook) et Davóne Tines (une voix et une présence qu’on n’oublie pas), les chefs Dima Slobodeniouk (il porte le Philar et emporte tout le public dans le concert d’ouverture, qui réunissait Kaika Saariaho et Raphaël Cendo) et Clément Mao-Takacs (la bonne humeur et la netteté d’un jeune chef dont la direction a ce je-ne-sais-quoi d’arachnéen qui correspond bien au monde de Saariaho), Florent Jodelet (les percussions sont une composante centrale des ressources timbriques de la compositrice, et le jeu de Jodelet est d’une exactitude et d’une concision extrêmes) et enfin – last but not least ! –, la violoniste Jennifer Koh (bouillonnante et bouleversante dans Graal Théâtre). Deux phalanges ont tiré les feux d’artifice de cette fête réussie : l’Orchestre Philharmonique de Radio France et l’Orchestre National de France.
Patrick Jézéquel