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Le thème de l'errance du voyageur sans espérance rejoint celui de l'inéluctable solitude. Le ton est plus sombre que celui qui enveloppe le cycle de La belle Meunière, car le regard du héros n'est plus celui du présent mais ici évocation du souvenir. Christian Gerhaher apporte à son chant un ton moiré et sa voix de baryton clair avec de belles échappées dans le registre ténor, tout comme Fischer Dieskau, sa diction claire, le soin de bien détacher les mots, enveloppent d'un ton intimiste et automnal ces sombres soliloques. Peu d'éclats dans cette interprétation, juste ceux qu'imposent les ruptures de rythmes et de discours. Et lorsque le registre forte est abordé, il est alors l'expression du déchirement, comme le cri du désespoir. C'est que les contrastes dramatiques sont moins burinés que dans la vision de Matthias Goerne et Markus Hinterhäuser, naguère à Aix, il est vrai dans une mise en images due à William Kentridge. La vision est avec Gerhaher on ne peut plus intériorisée et l'attitude relativement immobile du chanteur, qui se refuse au geste emphatique, traduit non pas une approche sous dimensionnée mais un état d'esprit où se conjuguent pudeur et volonté de l'épure. Qui n'élude nullement la véhémence d'un morceau comme « Die Krähe » (La corneille ; N° 15), le lyrisme épanoui de Lieder tels « Der Wegweiser » (le poteau indicateur ; n° 20) et « Das Wirtshaus » (l'auberge ; n°21 ), sommets d'intensité, ou encore la béante désespérance de « Der Leiermann » (le joueur de vielle ; n° 24), conclusion hypnotique du cycle, à la résonance funèbre dans son effrayant statisme. Il émane au final de cette interprétation une indicible mélancolie, tempérée d'une infinie douceur, sans amertume cependant. Le pianisme de Gerold Huber, le compagnon de toujours, se fait lui aussi dépouillé et le cheminement vers la simplification qu'on décèle chez Schubert au fil de cet ultime cycle, est un bonheur de tous les instants.