Kodály, c'est un talent immense, mais Bartók, c'est le génie ! Le premier est national, le second, universel. Il y a entre ces deux musiciens, absolus contemporains et amis, tous les deux pionniers dans le domaine de l'ethnomusicologie, une différence d'ordre, comme dirait Pascal. La séduction immédiate d'une musique joyeuse qui emporte, mais qui s'écouterait parfois un peu chanter et serait tellement consciente d’être hongroise, laissait donc place à l'âpreté du chef-d'œuvre qu'est le Concerto pour violon et orchestre n°2, achevé en 1938. D'emblée, cette musique nous transporte sur une autre planète... que la Hongrie natale si chère au compositeur ! Et nous sommes aussitôt portés sur les ailes d'un violoniste qui s'empare avec une aisance confondante du premier thème, ample, libre, autoritaire et très lyrique à la fois. Le jeu de Valeriy Sokolov fait entendre TOUTES les notes, sans aucun accroc ni affolement. Et cette virtuosité extrême ne nuit jamais à la musicalité : tout est équilibré et nuancé, sonne juste. L'auditeur est saisi, littéralement happé par l'évidence de ce qui est en train de se produire devant lui : un homme lui redonne une musique terriblement exigeante, tour à tour éruptive, incroyablement douce, inquiète, trouble et mélodieuse, avec l'assurance impressionnante d'un funambule marchant, courant ou sautillant sur sa corde. L'orchestre n'est pas en reste, qui restitue parfaitement le miracle d'un équilibre, manifeste dans cette écriture, entre des climats envoûtants et un emportement rhapsodique parfois déroutant, entre également le souci du détail et celui de la grande forme. Valeriy Sokolov est aussi un musicien généreux, qui, en bis, gratifia son public du Recitativo und Scherzo-Caprice de Fritz Kreisler, à la fois expressif et intime, élégant et à la sonorité chatoyante. Le silence général se densifia autour du soliste, dont chaque inflexion remplissait la grande salle. Le public aura sans doute noté l’admiration que portaient les autres musiciens, en particulier les violonistes, à celui qu’ils semblaient regarder comme un dieu vivant.

 

 

Après l'entracte, place à un effectif plus réduit pour la très belle Sinfonietta per archi (1992) de Penderecki, transcription du Trio pour cordes écrit un an auparavant. Basée sur le principe de construction des concerti grossi, cette pièce courte (une douzaine de minutes) fait dialoguer les instruments, soit par pupitres, soit par opposition entre le concertino (les solistes) et le ripieno (les autres cordes), jouant ainsi sur l'espace, ce qui est à la fois étonnant et absolument charmant dans cette partition très intérieure privilégiant le registre médium. D'ailleurs, ceux qui aiment le son de l'alto ont été à la fête. La quatrième et dernière œuvre au programme, le Concerto pour orchestre de Lustoslawski (1950-1954) veut aussi célébrer les noces du folklore et de la musique savante. Cela commence au pupitre des violoncelles, soutenus par la frappe régulière de la timbale, dans un climat qu’on pourrait qualifier d’inquiétant : un thème nerveux qui petit à petit contamine tout l’orchestre et mêle la rudesse populaire de plus en plus cuivrée à une sorte de légéreté volatile. Çà et là, on reconnaît le Sacre du printemps (martèlement des percussions, dramaturgie de l’ensemble) et le Concerto pour orchestre de Bartók (par exemple cuivres jouant ensemble un petit thème). Cette écriture virtuose et enlevée atomise de plus en plus les timbres et l’ensemble finit par ressembler à une course effrénée. Contrairement au Concerto de Bartók, nous restons, ici, à la surface d’une musique… brillante justement, dont la vitalité le dispute au pittoresque. Mené par le vibrant Rafael Payare, le « Philhar » a parfaitement honoré une musique dont l’un des mérites est de mettre en valeur tous les pupitres.