D'abord le piano, on nous annonce que Boris Gilltburg jouera sur un tout nouveau piano de concert Stephen Paulello de 102 touches, 3 mètres de long et cordes parallèles. Boris Giltburg a constitué son programme "avec soin" de façon thématique autour de la mort et autour de compositeurs russes. La Chaconne de Bach fut écrite pour violon. Busoni l'a copieusement revisitée et transcrite pour le piano à la fin du XIX ème siècle. Boris Giltburg commence lento conformément à la partition de Bach puis, comme l'a voulu Busoni, celui-ci nous inonde d'un flot de notes qui permettent à l'interprète d'affirmer d'emblée une virtuosité époustouflante. Avoir un pied dans Bach et l'autre dans Busoni peut faire un peu boiter et l'œuvre ne parvient pas toujours à départager la rigueur de l'un et le post-romantisme de l'autre. Et le jeu du pianiste ne nous donne pas la solution qui s'envole dans ce déluge avec brio au point de nous faire oublier parfois l'émotion

. La technique est parfaite et ne demandons pas à Busoni de nous toucher. Après tout une chaconne était à l'origine une danse espagnole jouée avec des castagnettes !  La Ballade n°2 en fa majeur de Chopin fait le pont entre Bach-Busoni et Chostakovitch en ce qu'elle alterne parfaitement la mélancolie et le drame. Elle fut terminée à Majorque, dans une période difficile pour le compositeur, partagé entre la phtisie et George Sand ! Le morceau commence sur le ton de la confidence, à mi voix, comme s'il était improvisé, il se complaît dans ce rythme qui nous berce et si Boris Giltburg nous montre qu'il sait aussi jouer piano, c'est pour mieux nous précipiter dans la vague d'octaves et de doubles croches qui va suivre. Les modulations s'enchaînent, le drame se noue et des gammes fulgurantes balayent le clavier. L'orage culmine, Boris Ciltburg le maîtrise à la perfection, sa technique se joue des difficultés de ce presto con fuoco impétueux, son toucher net est juste et diablement précis jusqu'à ce que revienne le thème de l'exposition qu'il reprend pianissimo et que l'œuvre s'achève dans un souffle après un ouragan d'agitations et de bourrasques.

 

Boris Giltburg enchaîne par le quatuor n°8 de Chostakovitch qu'il a arrangé lui-même pour le piano. Comme Bach l'a fait avant lui, Chostakovitch fait tourner toute la pièce autour de ses propres initiales (ré, mib, do si), une pièce qu'il écrivit en quatre jours et qu'il s'était dédiée à lui même, de peur que personne ne compose d'œuvre à sa mémoire. Comme chez Chopin, le quatuor débute par une espèce de lamentation face à la mort puis il se met soudain à la repousser brutalement et la lutte entre la violence et la dépression s'annonce rude.  Arranger pour piano ce quatuor c'est un peu "charrier un chargement de poids lourd dans une camionnette" ; aussi dès que l'œuvre éclate et verse dans le drame, la violence et plus, l'agressivité, elle, commence à déborder de notes et le pianiste  se lance dans des ruptures abruptes entre l'intime et le clinquant qui soulignent à l'aide de nombreuses citations de ses propres œuvres, la douleur de la maladie (Chostakovitch était atteint de la poliomyélite) et la peur du pouvoir stalinien. Si le jeu est clair, sans failles, il est parfois difficile à suivre tellement les salves d'accords, d'arpèges et d'octaves se superposent au point que le spectateur peut se perdre facilement dans les intentions de l'interprète, malgré cette succession obsédante de deux notes, deux brèves une longue qui rythment le morceau tout entier. Puis la fugue du début revient et s'étend comme une ombre qui recouvre la fin du morceau. Le pianiste semble tellement concentré, absorbé qu'il se penche parfois vers le clavier comme s'il voulait embrasser le piano pour lui murmurer sa passion mais aussi pour en boire toute sa substance et ces moments là sont les plus forts.

 

Avec les Études-Tableaux de Rachmaninov, les choses sont claires, il les a composées comme des exercices pour travailler la technique pianistique. Boris Giltburg a donc le champ libre pour explorer les richesses évocatrices que Rachmaninov nous livre sans titre, laissant à l'interprète et à l'auditeur le choix de se raconter ses propres histoires, avec des torrents de notes fluides comme des cascades qui répondent à des chevauchées traversant des tableaux au couleurs brillantes. Boris Giltburg ne se prive pas de nous transporter avec une belle aisance de la grâce à la tempête. La Sonate n°8 de Prokoviev était considérée par Sviatoslav Richter comme la plus grande contribution du compositeur à la sonate. Composée entre 1939 et 1944, elle appartient au cycle des sonates de guerre et reçut même le prix Staline !  Cette musique, par la complexité de son écriture, nécessite une concentration intense de la part du pianiste (mais aussi de l'auditeur qui peut s'en évader si l'interprète n'est pas sous la pression de la musique ), mais heureusement Boris Giltburg nous tient en haleine par la variété de son jeu qui alterne superbement le lié et le piqué, qui fait se succéder le rêve d'Eugène Onéguine, musique de scène d'après Pouchkine et le vivace du troisième mouvement, course folle en arpèges et en accords, qui sonne comme une métaphore de la guerre de son début jusqu'à la victoire. Et après un bis de Scriabine empreint de charme et de légèreté, Boris Giltburg sort victorieux de ce combat, même si le choix de son programme fut un peu trop orienté vers une vélocité trop véhémente.