Encore plus emblématique, plus caractéristique, m'est apparu ce concert entièrement conçu dans l'esprit revigorant de l'Englishness. Consacré à la célébration de St. George, héros vainqueur du funeste Dragon, il ouvrait la soirée magistralement avec un magnifique God save the Queen entonné par une salle aussi enthousiaste que convaincue, porté par l'inspiré chef britannique Anthony Inglis à la tête de la Royal Choral Society, créée en 1871, et le Royal Philharmonic Orchestra fondé en 1946 par Sir Thomas Beecham (1879-1961). J'ai immédiatement pensé que j'assistais à un événement bien plus marquant que la Last Night des Proms et cela n'est pas peu dire. Cet émouvant concert était, de plus, présenté avec talent et humour par le grand acteur Kevin Whately, très connu pour sa longue incarnation de l'Inspecteur Lewis, ancien collaborateur de l'Inspecteur Morse jadis interprété par le regretté John Thaw (1942-2002).

La soliste invitée de la soirée était la mezzo-soprano Laura Wright, chaleureuse et imaginative. I Was Glad, anthem de Sir Charles Hubert Hastings Parry (1848-1918) inaugurait la soirée. Cette riche partition fut composée en 1902 pour le couronnement d'Edward VII (1841-1910). J'en profite, bien évidemment, pour redire l'importance de Parry non seulement en ce qui concerne la musique anglaise mais aussi la musique européenne chorale et symphonique dans son ensemble. Son langage unique mériterait davantage d'attention et de considération me semble-t-il. Suivait, The Bank of Green Willow brève pièce orchestrale, Idyll, de George Sainton Kaye Butterworth (1885-1916), tué au cours de la Grande Guerre, à Pozières dans la Somme. Voilà une musique d'une infinie délicatesse, d'une profondeur touchante imprégnée par le merveilleux folklore dont Butterworth était, aux côtés de son ami Ralph Vaughan Williams (1872-1958), un éminent collecteur et danseur. La musique de Haendel (1685-1759), considéré comme Anglais, suivait avec La Réjouissance extraite de sa Music for the Royal Fireworks composée en 1749 pour l'Angleterre de George II (1683-1760). L'ambiance traditionnelle était ensuite valorisée par le sensible et fort connu Greensleeves et la ballade Scarborough Fair célébrant cette belle ville côtière du North Yorkshire. Kevin Whately lisait, pour suivre, Margate 1940 du grand poète londonien John Betjeman (1906-1984). La fin de la première partie était encore consacrée à Handel (Zadok the Priest, 1727), à l'heureuse et mystérieuse Fantasia on a Theme by Thomas Tallis (1910/13/19) de Vaughan Williams et à Crown Imperial (1937) de l'énergique Sir William Turner Walton (1902-1983), marche destinée au couronnement de George VI (1895-1952). Quelle joie de se trouver parmi ces auditeurs concentrés et heureux, fiers de leur culture. Impossible alors de sombrer dans la dépression. Cela fait beaucoup de bien.

 

La deuxième partie reprenait largement les partitions du vénéré Haendel tout en introduisant une light music très appréciable pour un samedi soir. Ainsi, nous entendions de l'homme de radio Albert Eric Maschwitz (1901-1969) et du compositeur américain Manning Sherwin (1902-1974), le popular song, A Nightingale Sang in Berkeley Square (1939). Dans le même esprit, The White Cliffs of Dover (1941) de l'Américain Walter Kent (1911-1994), 633 Squadron Theme (1964) du compositeur et chef d'orchestre anglais Ron Goodwin (1925-2003) puis, de Eric Coates (1886-1957), Knightsbridge March from London Suite (1933). Ces musiques dites « légères » ne le sont guère au sens français du terme tant leur profondeur mélodique atteste d'un art que l'on ne trouve, en ce domaine, que dans le monde sonore anglo-saxon. Ici, jamais de vulgarité ni de mièvrerie. Entre-temps, nous avions entendu Kevin Whately lire, avec ardeur, la Scène I de l'Acte III de Henry V (1599) de William Shakespeare (1564-1616) dont l'Angleterre célèbre avec intensité l'anniversaire de la mort, nonobstant toutes les polémiques à propos de la paternité de son œuvre. Le Royal Philharmonic Orchestra avait joué, de l'étrange Frederick Theodore Albert Delius (1862-1934), le poème symphonique On hearing the First Cuckoo in Spring (1912) et le très prenant Nimrod des Enigma Variations (1898/99) de Sir Edward William Elgar (1857-1934). La fin du concert était consacrée à la remarquable trilogie nationale constituée par le Jerusalem (1916) de Parry, le Rule, Britannia ! (1740) de Thomas Augustine Arne (1710-1778) et d'Elgar, Pomp and Circumstance March No. 1 (1901). Seuls les esprits chagrins iront se moquer de tout cela. Laissons-les braire. Ce concert a le mérite de revivifier ce qui est « caractéristique », cet adjectif que Parry a exprimé à travers son riche enseignement au Royal College of Music de Londres, situé justement à quelques pas du Royal Albert Hall. Ne nous trompons pas, l'époque victorienne a surmonté, par là même, tout ce qui a pu parfois l'assombrir. Merci infiniment.