Voilà enfin le concert parisien que nous appelions de nos vœux lors de la Folle  journée qui voyait l'exécution par Anne Queffélec de sonates de Scarlatti. Son programme à la salle Gaveau associait le compositeur italo-espagnol et Schubert. Un rapprochement à priori curieux. Pas tant, comme on le verra. Pour débuter, la pianiste joue Toccata, adagio et fugue en ut majeur BWV 564 de Bach, arrangé par Ferrucio Busoni. Le ton de la soirée est donné, d'une profonde réflexion. Elle enchaîne avec Scarlatti dont elle donne douze sonates. On sait ce musicien cher à son cœur et combien elle est en empathie avec son langage. Et tord le cou à quelque cliché associé à des pièces originellement écrites pour clavecin : loin

d'être uniquement brillantes et purement répétitives, ces « exercices », dédiés à une grande d'Espagne, véhiculent ombre et lumière à travers une foison de rythmes et de manières moyennant une incroyable liberté de la forme. Au piano, plutôt qu'au clavecin, elles changent de caractère et « acquièrent des couleurs nouvelles », dit-elle. Elle n'est d'ailleurs pas la première à faire de la sorte : on pense à Marcelle Bunlet ou plus récemment à son collègue Alexandre Tharaud. Elles véhiculent aussi le charme de la peinture des goûts espagnols et offrent des sonorités souvent solaires. On les croit modelées sur le même moule, en trois ou quatre sections accolées, et purement répétitives. Et pourtant que de différences de l'une à l'autre. Cette liberté formelle permet de substantiels changements, même dans la technique du clavier : gruppetos, phrases ouvragées à l'envi dont la répétition emporte toujours quelque chose de nouveau et d'original. La diversité des climats est tout autant étonnante : l'élégiaque, la motricité, le sémillant, le poignant. L'extraordinaire inventivité des traits en fait une source de surprise permanente. Anne Queffélec a choisi un bouquet de pièces s'inscrivant dans le cadre de réflexion initié par l'œuvre de Bach jouée en entame de son récital. On savoure le jeu d'un suprême raffinement, alerte, d'une merveilleuse fluidité, qui magnifie cette écriture lumineuse : notes piquées, trilles et autres appogiatures, sans parler des silences, des sauts d'intervalle et autres traits humoristiques. Car si exercice il y a, il ne doit à aucun prix paraître fastidieux. On admire encore la modernité de certaines sonates. Elle termine par la Sonate K 27, pièce fétiche, d'une optimiste résolution et qui « s'en va sur la pointe des pieds ». On sort de ce petit marathon revigoré et empli de bonheur. Comme de l'audition de son récent CD (Mirare : MIR 265).

 

La seconde partie du concert était consacrée à la Sonate D 960 de Schubert en si bémol majeur. Cette ultime pièce livrée au piano (1828) contient l'essence même du génie pianistique du musicien. Pas une note qui ne soit frappée au coin de la souveraine maitrise de l'instrument, pas une phrase qui ne sorte d'une absolue cohérence de la pensée. Anne Queffélec l'aborde avec humilité et recueillement presque. Ainsi du molto moderato qu'elle prend retenu, accentuant les silences entre les divers groupes du premier thème. La poésie sereine affleure, immédiate. Le spectre dynamique sera relativement restreint : des pianissimos évanescents, des forte loin d'être tonitruants. Un jeu pas si ''féminin'' que cela, qui souvent chez d'autres tonne et empoigne. Rien de cela ici. Ce qu'on perd peut-être en fluidité, on le gagne en poésie, comme aux derniers accords, d'une infinie douceur. L'andante sostenuto prend l'aspect d'une confidence émue, hypnotique, d'un tragique abyssal, certes, combien retenu. L'aisance du jeu et la gracilité du toucher font oublier les difficultés qui s'imposent à l'interprète : les passages des mains, cette rythmique aérienne exigée à la partie médiane. Cela respire et est d'une confondante simplicité. Queffélec dévoile avec le scherzo, marqué « Allegro vivace con delicatezza » un monde fantasque qui n'est peut-être pas si éloigné que cela de celui de Scarlatti. Un moment de détente presque.  Du finale, le rythme de marche est mis en relief comme toute la dramaturgie d'un mouvement qui pousse toujours de l'avant avec des pauses et des signaux (les accords forte) pour d'autres rebondissements. On perçoit aussi une pointe de mélancolie vers la fin. Une magistrale exécution hors de toute démonstration de clinquant. Non, la poésie, là encore, dans ce qu'elle a de plus secret. En bis, elle donnera d'abord un morceau de Reynaldo Hahn, Hivernale, « que Schubert aurait sans doute aimé », lance-t-elle. Le climat raréfié d'un paysage glacé mais non aseptisé, sur un schéma de variations. Elle prend congé par « Oiseaux tristes », la deuxième pièce des Miroirs de Ravel : toute une signification à l'aune de ce qui a précédé. On saisit, sous ses doigts, ce que cette pièce a à voir avec le futur Gaspard de la nuit.