Un concert bien étonnant que celui donné à la Philharmonie de Paris par l'emblématique chef russe, Valery Gergiev, à la tête de l'Orchestre de Paris. Une soirée musicale qui nous conduisit de l'apathie la plus morne et la plus ennuyeuse d'un Double Concerto pour violon et violoncelle de Brahms, réduit à une suite de notes sans intérêt, jusque sur les sommets rarement atteints d'une exceptionnelle et magistrale interprétation de la Symphonie fantastique de Berlioz. On savait le chef russe lunatique, capable du meilleur comme du pire, mais jamais la double facette de sa personnalité musicale ne fut mise à jour avec autant d'acuité !

 

©Alexander Shapunov

Une salle comble, un violoniste, Sergey Khachatryan de plus en plus introverti associé au violoncelliste Narek Hakhnazaryan, lui totalement extraverti, un orchestre terne qui ne sonne pas, en parvenant malgré tout à couvrir les solistes et un chef se désintéressant totalement de la partition…Un Brahms sans tension aucune, squelettique et confus qu'on oubliera bien vite. En revanche c'est un Valery Gergiev, bien différent, comme métamorphosé qui prit possession du podium pour une Symphonie fantastique (1830) qui restera assurément dans les mémoires. Une œuvre considéré en France comme fondatrice de la musique à programme. 1830, année de tous les possibles, fin de la seconde Restauration, le souffle de liberté qui envahit le pays fait écho au coup de foudre de Berlioz pour l'actrice Hariett Smithson qui constituera le modèle féminin de cette symphonie, en nourrissant les cinq mouvements : Rêveries et Passion, Un Bal, Scène aux champs, Marche au supplice et Songe d'une nuit de Sabbat. A l'inverse de l'œuvre précédente, la direction attentive et appliquée de Gergiev fut ici animée par un constant souci de tension et de clarté, magnifiant la richesse et la subtilité de l'orchestration, sans oublier l'expressivité du discours, l'effusion des passions et les brumes opiacées d'un romantisme exacerbé. Une œuvre menée tambour battant, faisant intervenir avec bonheur tous les pupitres excellents et très réactifs de l'Orchestre de Paris, tout animé de passion dans le premier mouvement, suivi d'un bal célébrissime empreint d'une impression d'irréalité, portant en lui comme une inquiétude, une ambigüité qui cèdera le pas au ton pastoral et bucolique du troisième mouvement souligné par le lointain duo de chalumeaux (hautbois et cor anglais) et interrompu par la menace d'un orage préludant à une marche au supplice quasi apocalyptique, saisissante d'effroi, scandée  par les cuivres et les percussions et conduisant au sabbat peuplé d'effets caricaturaux à grand renfort de cloches, de glapissements de cuivres, mêlés aux hallucinations opiacées au milieu desquelles s'élève le Dies Irae dans une parodie burlesque… Une œuvre audacieuse, incontournable pièce maitresse du répertoire romantique  dont Gergiev et l'Orchestre de Paris donnèrent ce soir une interprétation d'anthologie. Le triomphe fut bien mérité !