La musique de chambre est sans doute le domaine le plus secret de la musique et la sonate en duo une de ses formes les plus abouties. Julia Fischer (*1983) et Igor Levit (*1987) l'ont démontré sans ambages l'autre soir au Théâtre des Champs-Elysées, lors de la séance médiane de leur trilogie beethovénienne dont on rapporte que la première fut tout aussi passionnante. Beethoven a composé ses premières sonates pour violon et piano au seuil des années 1800, dans un fécond élan créateur qu'avivait la passion amoureuse pour « l'immortelle Bien aimée », Joséphine de Brunswick.

 


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Le présent concert était dévolu aux trois sonates de l'op. 30 et à l'op. 24. On n'en compte plus les interprétations, dont certaines légendaires, en concert et au disque. Celle-ci ne pâlit pas loin s'en faut. Sonates pour ''violon et piano'' ou ''pour piano et violon'' ? L'édition originale mentionne, pour ce qui est des trois premières de l'op. 12, « Sonaten für pianoforte und violine ». La remarque n'est pas sans importance car si la partie de violon capte bien sûr l'attention, celle de piano est tout aussi remarquable : un  dialogue entre les deux voix où jamais l'un ne se cantonne dans le rôle d'accompagnateur de l'autre. Le premier mouvement de la Sonate op. 24, dite « Le printemps » - appellation au demeurant apocryphe -, dans  l'interprétation de Fischer et de Levit, le montre d'évidence. S'affirme d'emblée une exécution intimiste, qui n'est pas sans une certaine ascèse. Mais quel parler vrai dans l'échange ! Lui : lové sur le clavier, toucher d'une infinie douceur, usant plus que modérément de la pédale forte. Elle : exhalant une sonorité lumineuse, d'une droiture fuyant toute brillance, toujours s'imposant le plus simplement du monde. Avec ce ''con brio'' la mélodie  passe de l'un à l'autre tout naturellement, comme au rondo final ''tema con variazioni'', calé sur l'air de Vitellia « Non piu du fiori » de La Clemenza di Tito de Mozart. La beauté intérieure de l'adagio molto espressivo se déroulera tel un Lied. Il en va de même des trois sonates de l'op. 30, de 1802, dédiées au tsar Alexandre Ier de Russie. La Sixième sonate, peut-être moins célébrée que ses sœurs, renferme pourtant bien des trésors, alliant noblesse et fantaisie. A l'image de ses deux mouvements extrêmes, tandis que que la douce mélodie de l'adagio médian tutoie ici le sublime. Comme bien des instants de cette soirée. Entamée con brio, la Septième sonate, avec ses bribes de marche, déploie ce qu'on nomme la passion de la jeunesse. Introduit par le piano, l'adagio porte bien son indication de ''cantabile'', puis l'archet de Fischer caracole finement alors que les notes lourées du piano révèlent vite un drame sous-jacent. Le finale est un feu d'artifice et les rares accents forte de ces exécutions s'épanouissent alors avec majesté. La Huitième sonate op. 30 N°3 va clore en beauté ce mémorable concert : la fièvre, hors de tout pathos, de l'allegro initial, la manière gracieusement dansée de l'andante con variazioni ponctué de quelques notes piquées dans le grave du piano, que Levit détache malicieusement, la fantaisie débridée du vivace, magistralement sous contrôle sous les doigts de ces deux artistes d'exception. C'est plus que de la fusion : une rare entente aisée, un parangon d'élégance. Le bonheur de faire de la musique en somme. L'auditoire est sous le charme de ce partage, captivé. Un concert à marquer d'une pierre blanche.