Le public s'était déplacé en nombre au grand auditorium de Radio France pour écouter cette Symphonie n° 6  dite « Tragique » de Gustav Mahler. Une symphonie qui avait valeur d'évènement car dirigée par le chef coréen, ancien directeur musical du « Philhar » qu'il retrouvait pour l'occasion en tant que chef honoraire. Un concert très attendu qui aurait pu avoir comme sous titre « Myung-Whun Chung ou l'éternel retour ». Éternel retour du fait des retrouvailles avec son ancien orchestre, éternel retour du fait du programme car on se souvient d'une intégrale contestée des symphonies de Mahler donnée il y a une dizaine d'années au Théâtre des Champs Elysées, et éternel retour comme une réminiscence nietzschéenne. Chung dont on connait les affinités pour le compositeur de Bohême ne cessant, depuis des années, de remettre l'ouvrage mahlérien sur le métier. Ce soir, la difficile Symphonie n° 6 dite Tragique. Une œuvre composée entre 1903 et 1904, créée à Essen en 1906 sous la direction du compositeur, faisant partie de la trilogie instrumentale médiane des symphonies de Mahler (avec la 5e et 7e).

Une œuvre ambiguë, mal comprise du public et des musicologues, une symphonie « qui  finit mal » d'après Adorno, mais qui, ces dernières années, semble avoir bénéficié d'un nouvel éclairage ouvrant d'autres perspectives d'interprétation. Avec la Sixième Symphonie, le monde, dont on sentait la fragilité dans la symphonie précédente, sombre pour un temps dans le désespoir et le néant, bien qu'apparemment rien, dans la vie de Mahler à cette époque, n'explique de façon évidente cette propension au tragique. Nous retiendrons, dans un premier temps, l'explication de Henry-Louis de La Grange : « Il est probable que tout créateur emprunte un jour cette voie de ténèbres pour découvrir dans les œuvres suivantes d'autres chemins menant à de tout autres issues. La noirceur de la sixième était une étape indispensable à son évolution. Elle allait le conduire à l'optimisme rayonnant de la huitième et plus tard le mener tout naturellement vers les horizons bleutés, vers cette perspective lumineuse, qui à la fin du « Chant de la terre » ouvre sur l'éternité ». Elle comprend quatre mouvements : le premier, Allegro, où sur un rythme de marche, nous assistons à l'écroulement de ce monde précédemment construit dans les autres symphonies, et le thème d'Alma n'est pas là pour nous rassurer car immédiatement suivi de l'inquiétant Scherzo, musique de cauchemar, vision lugubre où s'agitent des marionnette d'apocalypse dans une véritable danse des morts. Seul, l'Andante nous laisse encore un court espoir d'échapper au chaos primordial, illustré par le gigantesque Finale et les deux (ou trois) coups de marteau du destin. « Tout est mal qui finit mal » (Adorno). Une autre interprétation, plus récente, parait toutefois plus plausible : en effet, Mahler connaissait bien les écrits de Nietzsche et le terme « tragique » serait à prendre dans le sens de son rattachement à la tragédie grecque. La symphonie revêt, alors, un tout autre éclairage, car après l'exposé de toutes les forces du destin, la musique comme la tragédie, par son effet cathartique, permet de retrouver force et courage pour dire « oui à la vie ». Si cette explication était la bonne, cela permettrait d'expliquer certains aspects déroutants de l'œuvre, notamment ce mélange caractéristique de désespoir, de lutte, d'énergie et de passion où le héros meurt debout. Aussi douloureuses que puissent être les émotions qu'elle véhicule, il existe indéniablement quelque chose d'excitant, d'exaltant, comme un sentiment d'espoir parcourant la symphonie, une sorte d' « éternel retour de la vie », cher à Nietzsche. Mahler apparait, alors, comme l'artiste capable de la « conquête du terrible », ce qui parait plus conforme à sa quête artistique.

 

Il semble bien que Myung-Whun Chung se soit inspiré d'une telle interprétation, mettant en avant, dans sa lecture de la partition, la lutte des forces de vie face au destin et la dualité entre Apollon et Dionysos. Comme à son habitude le chef coréen dirigea sans partition, une direction très intériorisée conduisant le « Philhar » sur des sommets, dans une interprétation parfaitement juste dans l'esprit comme dans la note, recueillant une totale adhésion de l'ensemble de la phalange pour une prestation qui restera assurément dans les mémoires, s'attachant à tous les détails de l'orchestration, soucieuse des équilibres et des timbres. Un premier mouvement scandé par les cordes graves sur un rythme de marche funèbre, une déploration dans laquelle émergent les cris rutilants et plaintifs de la petite harmonie comme les restes d'une humanité qui refuserait de s'éteindre, une dualité très explicite entre la vie et la mort se concluant sur un appel véhément à la vie. Un second mouvement à la fois enlevé et bancal, ambigu, tout à fait caractéristique des scherzos mahlériens où la musique s'efface pour laisser place au silence. Un troisième mouvement poignant jusqu'à la douleur, dans un sublime dialogue entre vents et cordes, évoluant par vagues dans un crescendo orchestral se terminant sur une note pincée des violoncelles. Un quatrième et dernier mouvement grandiose s'ouvrant sur une attente, un sentiment d'urgence avant que l'orchestre ne reprenne une progression

 pleine d'allant, véritablement dionysiaque où les coups de marteau nous rappellent la présence, en filigrane, du destin qui guette, laissant planer un doute sur l'issue du combat qui ne trouvera sa résolution que dans les dernières symphonies (8e et 9e). En bref, une interprétation pertinente et une réalisation musicale hors du commun. Bravo !