Concert à la fois émouvant et festif que cette venue à Paris de l'Orchestre du Festival de Lucerne dirigé par Andris Nelsons, étape d'une tournée européenne qui devait encore les conduire à Luxembourg, Madrid et Vienne. Emouvant, car le concert était  en hommage à Claudio Abbado, fondateur de l'orchestre en 2003, qui donna de si mémorables soirées à Lucerne et l'espace de quelques rares visites à l'étranger. Festif puisqu'une star du piano, Martha Argerich, prêtait son concours, jouant une pièce emblématique de la collaboration artistique avec Abbado, s'agissant du Concerto N° 3 de Serge Prokofiev. Ils l'avaient joué durant leur premier concert parisien en 1969, peu après leur enregistrement audio pour Deutsche Grammophon, un disque de référence, de légende.

Aussi parce que ce premier des deux concerts à la Philharmonie de Paris était organisé au bénéfice de l'Institut Curie, dont le président souligna, dans ses quelques mots d'introduction, combien cette institution était engagée pour propager la vie, et comment mieux en l'occurrence que par la thérapie de la musique. Serge Prokofiev a écrit son Troisième Concerto op. 26 en France, en 1921. C'est un de ses plus brillants, un vrai feu d'artifice de la première à la dernière note! Argerich en livre une exécution scintillante survolant comme jamais ce mélange si original de lyrisme et de dynamisme par un jeu incisif à l'allegro, joliment percussif, d'une pulsation qui semble ne pas devoir trouver de limite, depuis l'entrée fracassante du piano jusqu'aux ultimes déferlements. La partie médiane du mouvement montre une transparence qui va imprégner la suite de cette interprétation, magnifiquement accompagnée par Andris Nelsons, même si un peu étudiée dès l'abord. L'antino con variazioni  montre ce que Francis Poulenc disait du jeu de son ami Prokoviev, « un jeu au ras du clavier », presque volatile ici. Et un bel équilibre alors que les bois tissent une broderie envoûtante. La diversité rythmique du finale, allegro ma non troppo, procure le sentiment d'une mécanique parfaitement huilée, scintillante à l'orchestre, entraîné par pareille maestria. Une exécution sans doute différente de celle plus apollinienne, du partenariat avec Abbado, il y a quelques 46 ans... pas moins irrésistible par sa spontanéité.

 

 

 


Martha Argerich ©Adriano Heitman

 

 

 

Venait ensuite la Cinquième Symphonie de Mahler. Un monument s'il en est, challenge autant pour le chef que pour ses musiciens. Disons-le sans ambages : les jeunes de l'Orchestre du Festival de Lucerne se sont donnés au maximum, et l'hommage à leur défunt chef assumé avec une maestria enviable. Surtout quelques jours après la performance des Berliner Philharmoniker en ce même lieu. La Cinquième marque chez Mahler l'aube d'un style nouveau dans le domaine symphonique. Sa construction en cinq mouvements répartis en trois grandes parties, dénote une vaste trajectoire ascendante qui, partant d'une marche funèbre, s'élance peu à peu vers une victoire, celle de l'humain, mais au prix de bien de convulsions, de luttes et d'intenses tensions, entrecoupées de plages de répit. Andris Nelsons prend ces pages à bras le corps et se dépense sans compter dans la forêt de détails que recèle l'œuvre. Sa direction, très physique, qui  tranche singulièrement avec celle si épurée du maestro Abbado, rappelle plutôt celle de Lenny Bernstein, sautillant sur le podium, parant sa battue de gestes anguleux, mais aussi très dansante. Le premier mouvement, après le fameux solo de trompette, s'ouvre par un tutti proprement cataclysmique. On s'interroge alors sur la suite et redoute le risque d'un jeu exagérément ''forte''. Ces craintes sont vite balayées car le chant élégiaque qui suit est justement pacifié et les divers épisodes souvent insolites du développement ménagés avec doigté, avec ses ruptures, ses rythmes syncopés. La morceau a grande allure. Il en va de même du mouvement suivant, marqué « tempétueux et véhément », prolongement du précédent : ses méandres, et ce qui peut apparaître comme un morcellement, sont là aussi menés à travers ses divers épisodes pour reconstituer les morceaux d'un gigantesque puzzle. On admire combien ces phrases s'emboitent les unes dans les autres, grâce à l'extraordinaire flexibilité de l'orchestre quels que soient les pupitres concernés. Du scherzo, qui forme à lui seul la deuxième partie de la symphonie, Nelsons drive la formidable vitalité, le mordant aussi, ces éléments de valse qui se fait et se déforme, où soudain affleure quelque phase de rêve éveillé, permettant de reprendre haleine. Voilà une vision admirable que là encore les musiciens transcendent par un jeu plus qu'engagé. Vient l'adagietto, pris assez lent, très concentré dans sa  modulation, ''soniquement'' prodigieux, et pas si pacifié qu'on le croit. Les volutes des cordes sont proprement irrésistibles et les interventions de la harpe pure poésie. Le public retient son souffle, sans doute envoûté par pareille démonstration musicale et rivé aux souvenirs filmiques que connote désormais cette page célébrissime. Le rondo final marquera le juste couronnement de cette interprétation pensée et exécutée avec brio, à la fois plénitude et exubérance au fil d'une course folle, les interventions étourdissantes des vents conduisant à une apothéose signant une vraie joie de vivre. Un geste sonore grandiosement restitué par l'acoustique généreuse de l'auditorium de la Philharmonie de Paris. Relief et puissance, sublimant ses propres excès, dialectique complexité-clarté, crânement assumée, signalent l'interprétation d'Andris Nelsons. Et une phalange merveilleusement en phase dans toutes ses composantes. S'il est un groupe à distinguer peut-être plus que les autres, ce seraient les violoncelles, emmenés par Clemens Hagen, le celliste du Quatuor du même nom, et un département, celui des cuivres, d'une sûreté ébahissante de jeu.