« Virginalistes à trois », tel est le titre donné au concert du Festival Terpsichore de ce samedi ensoleillé de novembre. Dans la magnifique salle Erard, rue du MaiI, au sein du quartier parisien du Sentier, Skip Sempé avait convié ses amis Pierre Hantaï et Olivier Fortin, lui-même jouant un virginal de sa collection, et les deux autres musiciens, d'une part, un clavecin allemand d'après un modèle de 1705 (Pierre Hantaï), et un clavecin français d'après Vaudry, Paris 1681, ayant appartenu à Gustav Leonhardt (Olivier Fortin). Ce trio nullement improbable nous a offert un florilège de pièces pour clavier du XVII ème anglais. Trois groupes composaient le programme, joué au demeurant sans autre interruption que celle des applaudissements, ce qui pour favoriser la cohérence, n'aide pas toujours à l'accessibilité.

Mais le public nombreux, connaissait son affaire et ne s'en offusqua point. L'art du clavier a connu en Angleterre un vrai âge d'or au XVII ème avec des compositeurs comme William Byrd, puis John Bull, Anthony Holborne, Peter Philips ou Thomas Morley. Et même John Dowland qui écrira également pour l'instrument. Celui-ci s'appelle alors virginal, ancêtre du clavecin tel que nous le connaissons et qui se développera au siècle suivant. Il comporte un seul clavier et son coffre est de forme rectangulaire reposant sur un piétement à balustrade. On le dit d'origine flamande. Sa sonorité est encore plus cristalline que celle du clavecin. Du premier bouquet de pièces, introduit par la « Lachrimae Pavan » de Dowland et Morley, aux trois instruments, on détachera la vaillante « Galliard » de Byrd ou la pièce intitulée « The Image of Melancholy » de Holborne, d'une belle introspection que contraste la suivante « The Night Watch » fort scandée, et le triomphal finale à trois dit « La force d'Hercole » (sic), dans laquelle les trois interprètes donnent une leçon de jeu vif et aiguisé. La pièce de Thomas Morley qui ouvre la seconde partie, « The Frog Galliard » (la gaillarde de la grenouille) sonne quasi orchestral et on note qu'un de deux clavecin fait office de cinquième main. Un trait ironique sans doute... Plus tard, une autre gaillarde, de Byrd cette fois, sera fort enlevée. Illustrant ce fait que l'écriture pour le virginal au XVII ème en Angleterre se plait à se développer sur le terrain de la danse, qu'elle soit grave (telle que la pavane ) ou plutôt vive (comme la gaillarde). A moins qu'elle ne s'applique à investiguer le schéma de la variation, comme en témoigne une des pièces jouées ici, « Alman for two virginals » de Giles Farnaby. L'ultime morceau de cette partie de programme «  My Lord of Oxenford' Maske » apporte une conclusion brillante, sur le versant théâtral. La dernière, riche de dix items, est entamée par une pièce de John Bull et se poursuit à travers d'autres fort contrastées de Thomas Tomkins (« A Fancy for two to play », sorte de plaisanterie musicale, à deux clavecins), ou d'une polonaise bien marquée de Giovanni Picchi, « Ballo alla Polacha », seul italien choisi dans cette démonstration britannique, ou de la gracieuse « Pavan » de Byrd, ou encore de l'entraînante «  Captaine Digorie Pipers Galliard », avant de s'achever en apothéose sur trois morceaux anonymes. La décision de Skip Sempé et de ses deux amis d'interpréter toutes ces pièces sans solution de continuité en les associant, au fil de  transitions agissant soit dans la continuité harmonique ou au contraire en complet contraste, s'avère payante. On se laisse vite entraîner par le flux du discours, d'autant que gagné des les premiers moments par la souveraine ''artistry'' des trois musiciens. Fêtés, ils satisferont à la tradition bien agréable des ''encore''.