Le 29 Juin prochain à l’auditorium du centre Pompidou, dans le cadre du festival Manifeste de l’IRCAM, les Frères Durupt de l’ensemble Links interpréteront Kontakte de Stockhausen, Étude pour un Piano-espace de Michaël Levinas, et Catharsis, une création de Didier Rotella. À propos de Kontakte, l’occasion nous est donnée, concernant cette œuvre majeure, de citer le compositeur, puis quelques passages, extraits de l’ouvrage de référence en langue française sur Stockhausen “Karlheinz Stockhausen, je suis les sons”, d’Ivanka Stoïanova, aux éditions Beauchesnes.

    « Je me pose la question si l’auditeur ne se sent pas forcé d’écouter au-delà de ses capacités ; surtout lorsqu’une composition – comme Kontakte – ne raconte pas une histoire continue, n’est pas composée en suivant un fil rouge que l’on doit suivre du début à la fin, où il n’y a pas de forme dramatique avec exposition, montée, développement, climax et désinence (pas de forme fermée donc), mais où chaque Moment est un centre indépendant relié à tous les autres.»

(K. Stockhausen – Momentform / Neue Zusammenhänge zwischen Aufführungsdauer, Werkdauer und Moment, in Texte zur elektronischen und instrumentalen Musik, vol. 1,

DuMont Schauberg, Köln, 1963, p. 190)

Les passages ci-dessous sont extraits de “Karlheinz Stockhausen, je suis les sons”, d’Ivanka Stoianova.



...Page 48:

    “Une œuvre n’a pas de durée, seule l’exécution en a une” [1]

Il est évident que, dans des œuvres comme Kontakte, la durée de l’œuvre est identique à la durée d'exécution, compte tenu du fait que la partie électronique pré-enregistrée a sa durée fixe. Dans des œuvres aux dimensions variables (Klavierstück IX, Stimmung, etc.), les durées d’exécution, en effet, peuvent différer considérablement.

...Page 95-96

En 1958/60, Stockhausen compose Kontakte, musique électronique avec piano et percussions [2], en 4 pistes, pour 4 groupes de haut-parleurs. Le compositeur prévoit 4 fois 2 haut-parleurs placés en cercle ou en carré dans les 4 coins de la salle. Il réalise les premières rotations du son autour du public, les “marées, les flots, les flux sonores” (Flutklängue) [3], les instruments en spirale, confrontés aux sons fixes des instruments acoustiques. Les haut-parleurs sont situés de telle façon qu'on puisse percevoir au mieux toutes les rotations, les mouvements diagonaux, les alternances, les déluges sonores, les sons filant au dessus des têtes de l'arrière vers l'avant, ou d'un côté à l'autre. À chacun des quatre haut-parleurs situés dans les quatre coins de la salle est confiée une couche sonore. Les 4 hauts-parleurs émettent la même musique, mais le son voyage d'un haut-parleur à l'autre en alternance, soit les sons se déplacent vers la droite ou vers la gauche (tandis que simultanément un ou deux haut-parleurs émettent de façon fixe); soit des mouvements rotatoires en boucle ( I - III - II - IV - I - III - II - IV, etc. ) sont effectuées; ou bien le son provient d'abord d'un seul haut-parleur, au bout d'un certain temps, les deux autres interviennent, et enfin le quatrième, qui crée l’effet de “marée sonore” (Flutklang), l'envahissement progressif de l'espace par le son. Lors d'une première écoute, l'auditeur est plutôt fasciné et donc distrait par les effets acoustiques des sons en mouvement diversifiés dans l'espace et ne peut se concentrer véritablement sur la richesse musicale des sons ou de la structure. Le phénomène est comparable à l'expérience de la découverte de techniques instrumentales inhabituelles ou de procédés de virtuosité instrumentale inédite. Ce n'est qu'après une appropriation pratique des nouvelles dimensions de l'écoute, après une familiarisation avec les nouveautés acoustique que l'on peut commencer à apprécier l’œuvre dans tous ses aspects.

...Page 127

    “J'écoute à plusieurs reprises le son tout près des musiciens, et j'essaie de transmettre à travers la régie du son l’expérience de la musique de chambre à l'origine” [4]

Pour apprendre la régie son d'une pièce de Stockhausen, le projectionniste doit connaître l' œuvre pratiquement par cœur. Les exigences fortes sont déterminées par la complexité de la prestation artistique. Ainsi, pour apprendre la régie son de Kontakte, le projectionniste du son-musicien doit connaître pratiquement de mémoire la bande et avoir répété “au moins 8 fois 3 heures avec le duo de instrumentistes (piano et percussions) et toute la technique” [5]. Le projectionniste du son effectue la balance des sources sonores pour rendre audible tout ce qu'il y a dans la partition, et cela en corrigeant les interprètes et en travaillant à la console. Il doit être capable de “mener les répétitions comme un chef d'orchestre” et surtout, de ne pas se limiter à la diffusion de la bande comme un “fond sonore” pour les instrumentistes. Il est aussi le projectionniste qui suit les indications pour la spatialisation du son, données dans la partition d'exécution (Aufführungspartitur).

Page 288:

Mary Bauermeister: “Je l’ai pratiquement libéré de Darmstadt, du sillage de Schœnberg, Webern, je l'ai guidé, ouvert à lui-même. Après il est devenu très grand, très généreux. Et plus tard, quand j'ai remarqué qu'il travaillait toujours avec ses formules, j'ai constaté qu'il se refermait à nouveau, qu'il s'inventait lui-même des entraves et des limites. Les dix ans où il a été libre - quand il a fait Kontakte, Originale, Momente - il était vraiment ouvert. Plus tard, il s’est réduit, il s’est contracté de nouveau: il voulait, précisément, contrôler tout. Et je ne pouvais plus intervenir pour qu'il puisse s'évader.”

[1]: Momentform: Neue Zusammenhänge zwischen Aufführungsdauer, Werkdauer und Moment, in Texte zur elektronischen und instrumentalen Musik, vol.1, DuMont Schauberg, Köln, 1963, p. 198

[2]: L’œuvre existe en deux versions: Kontakte (1958), no 12, pour sons électroniques, Kontakte (1958) no12 1/2, pour sons électroniques, piano et percussions.

[3]: “Dans Kontakte, j’ai découvert la manière de réaliser des ”marées sonores”. Des sons démarrent dans des haut-parleurs situés derrière le public, juste après, les mêmes sons démarrent à nouveau à gauche et à droite; et encore après en face. Cela doit durer à peu près un tiers de seconde. Si le mouvement est continu (Le même sens sans arrêt décalé), Il crée l'impression de projecteurs qui se déplacent. Le son est comme une vague qui vous submerge et qui roule de l'arrière vers l'avant”, J. Cott, Conversations avec Stockhausen, J.-Cl. Lattès, Paris, 1979, p.167

[4]: Cf. “Elektroakustische Aufführungspraxis”, in Texte zur Musik 1984-1991, vol. 8, p. 563

[5]: Kontakte, in Texte zur Musik 1984-1991, vol. 7, Stockhausen Verlag, Kürten,1998, p.59