SILLONS MUSICAUX
Chapitre I Une histoire de la musique enregistrée
Laurent Worms

Naissance
Aujourd'hui, il suffit, sur son smartphone, d'appuyer sur la fonction désirée pour qu'un flot de musique s'écoule dans vos oreilles à travers casque ou écouteurs. Effort à minima et médiocrité sonore assurés.
Mais tout n'a pas été aussi simple. La musique enregistrée est une longue histoire de cent soixante ans qui débute, en France en 1857
Le 9 avril de cette même année, l'ingénieur Leon Scott de Mantinville grave "Au clair de la lune", sur une membrane noircie à la fumée d'une lampe à huile. Il nomme son invention, cette toute première machine à enregistrer un son, le "phonotographe". L'expérience s'arrêta là, car il ne put mettre au point une technique de lecture apte à écouter ce qu'il avait enregistré. Cette invention, tombée dans l'oubli, est redécouverte en 2008 par une équipe de chercheurs en informatique qui parvient à lire ce message enregistré, plus que centenaire, grâce à une technologie dernier cri.
L'aventure rebondit grâce à Charles Cros, un professeur de chimie, poète à ses heures, qui se consacre à la recherche scientifique. En avril 1877, il adresse à l''Académie des sciences un mémoire décrivant le principe d'un appareil de reproduction des sons qu'il nomme paléophone et réussit un enregistrement mais comme son prédécesseur bute à son tour sur le problème de la reproduction de ces sons, visiblement enregistrés mais que l'on ne peut écouter.


Le Tournant
Il aura lieu aux USA en cette même année 1877.
Vendeur de journaux à 12 ans, devenu quasiment sourd l'année suivante à la suite d'une scarlatine, Thomas Edison (1847-1931), l'homme aux 16 brevets et inventions, dont entre autres l'ampoule électrique, met au point parallèlement à Charles Cros, un système d'enregistrement et de reproduction sonore : le phonographe. Les premières machines sont munies d'un cylindre en acier recouvert d'une feuille d'étain. La gravure du message sonore est effectuée par une aiguille qui transforme les sons en vibrations et trace un sillon continu. Le porte-aiguille se déplace horizontalement le long du cylindre. L'enregistrement, limité au début à une ou deux minutes, est lu par la même aiguille dont les vibrations sur un diaphragme mince sont amplifiées par un cornet acoustique. Afin de permettre la diffusion de ces premiers enregistrements, un mécanisme de reproduction sur cylindre de bakélite est mis au point. C'est un succès commercial. L'industrie discographique voit le jour.
Le Phonographe, cette nouvelle invention révolutionnaire, est présenté dans toutes les expositions et foires industrielles. En France les frères Charles et Emile Pathé décèlent son potentiel. La société Pathé doit emprunter 700 francs pour acheter son propre phonographe et commence à le présenter sur le marché. En 1895, elle ouvre son propre atelier de phonographes et l'année suivante, les frères Pathé auront des bureaux et des studios d'enregistrement non seulement à Chatou, mais aussi à Londres, Milan et Saint-Pétersbourg.
La France possède sa première multinationale du "disque".

La révolution horizontale
Emile Berliner nait à Hanovre en 1851 au sein d'une famille de commerçant en textile, débute sa vie professionnelle comme apprenti imprimeur puis devient commis dans une boutique de tissus, suivant ainsi la tradition familiale. En 1870, pour fuir la guerre entre la France et la Prusse, Berliner émigre en Amérique. Là il se laisse guider par sa passion: la recherche scientifique. En 1876 à l'occasion d'une exposition à Philadelphie, il assiste à la démonstration d'un protopype de l'invention de Graham Bell: le téléphone. Mais l'expérience n'est pas concluante faute d'un bon capteur. Berliner décide de trouver une solution à ce problème.
Après un travail intense, en 1876 il met au point le capteur transmetteur qui faisait défaut: un microphone. Il dépose son brevet qui est immédiatement acheté par Graham Bell.
Le téléphone est né.
L'ingénieur allemand ne s'arrête pas en si bon chemin. Un peu plus de dix ans après l'invention de Thomas Edison, en 1886, il met au point le gramophone.
Contrairement à la gravure verticale (spirale parfaite à profondeur variable) de son prédécesseur, le son capté n'est plus gravé sur un cylindre mais se fait horizontalement, à une profondeur égale, le sillon gravant son onde en largeur. Parallèlement, pour dupliquer ces disques horizontaux, il met au point une matrice.
Ces inventions reçoivent les brevets américains (n° 372,786/382,790) entre 1887 et 88. Emile Berliner présente pour la première fois en public cette technologie au mois de mai 1888 au Franklin Institute de Philadelphie.. Une page est tournée.

Les premiers pas
Cylindre et gramophones vont se livrer une âpre compétition. Au début le premier a l'avantage car il peut reproduire jusqu'à trois minutes de musique ou de parole, contre deux minutes pour le second et l'équipement de lecture est plus pratique que celui mis au point pour la "lecture horizontale". Parallèlement, Emile Berliner rencontre des difficultés avec son invention. En 1890, aux USA, sa société " The American Gramophone Company" capote avant même d'avoir pu débuter sa production. Puis une autre société est lancée en Allemagne avec la fabrique de jouets Kämmer & Reinhardt qui commercialise des disques de 13cm en caoutchouc dur. Second Echec.
Ne s'avouant pas vaincu, quatre ans plus tard, Berliner lance une nouvelle société " United States Gramophone Company" qui fabrique des tables de lecture et des disques de 7cm en caoutchouc dur jusqu'en 1895 quand une nouvelle matière est utilisée: un vernis en gomme laquée (nommé shellac compound) qui à travers diverses améliorations restera le matériel de base jusqu'à l'arrivée du vinyle. L'année suivante Eldridge Johnson qui, à Philadelphie fabrique les gramophones, améliore ces derniers en remplaçant le système de lecture par rotation manuelle à l'aide d'un ressort. Une nouvelle société, la Victor Talking Machine Company est lancée.
Rappelons qu'à cette époque les masters sont gravés directement sur du zinc, puis après électrolyse, transformés en un négatif, avant d'arriver à la matrice. Ce procédé, sera utilisé jusqu'à l'arrivée du Compact disc.

The Gramophone Company,
Déjà à l'époque, le succès des "gramophones" était lié à l'accroissement de la production "discographique" et à l'augmentation de la qualité artistique. Berliner lance "The Gramophone Company" dans ce but, en 1998. Le succès de cette aventure donnera naissance, au XX è siècle, aux plus célèbres éditeurs discographiques mondiaux grâce à la rencontre entre deux hommes: Emile Berliner et Fred Gaisberg en 1893. Gainsberg est alors âgé de 19 ans et offre ses multiples services en matière de musique et d'enregistrement à l'inventeur de Gramophone. Il gagne sa confiance et Berliner le charge de monter un studio d'enregistrement à Philadelphie. Un tournant définitif aura lieu en 1898, lorsque Gaisberg s'établit à Londres pour puiser dans le vivier artistique européen. Norman Lebrecht, historien du disque et témoin incomparable de la vie musicale internationale, dans son livre "Maestros, Masterpieces and Madness" nous raconte le premier succès de la "Gramophone Company": "En 1902, Gaisberg, par l'intermédiaire du pianiste Salvatore Cottone, approche à Milan le jeune ténor Enrico Caruso et lui propose un contrat. Le ténor, fort de ses premiers succès au Metropolitan Opera et Covent Garden, demande un cachet de 100£ pour une série de 10 arias.
"Exorbitant, interdiction formelle de réaliser ces enregistrements", télégraphie de Londres la maison mère. Gaisberg passe outre. Le résultat est un best seller instantané : "The first Gramophone hit", commente Lebrecht. Grâce à ces disques Caruso devient une "star" mondiale. À sa mort, en 1921, Caruso laisse un héritage de deux millions de dollars, toujours selon Norman Lebrecht. "Ces enregistrements de Caruso, poursuit-il, montrent au reste de la profession que l'enregistrement n'était pas uniquement un 'gadget'." Pour les artistes, particulièrement les chanteurs, le "gramophone" est devenu la clé du succès, de la notoriété et le ticket d'entrée pour la postérité.
À partir de 1912, près de deux millions de gramophones sont vendus annuellement. Et Lebrecht d'insister: "Dans la trinité des pères fondateurs de l'enregistrement, Si Edison sut graver le son (et le restituer), Berliner inventa le gramophone et Gaisberg créa l'industrie musicale".

Quelques liens pour en savoir plus
https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l%27enregistrement_sonore
https://www.youtube.com/watch?v=c-zIxlSBMSI
https://fr.wikipedia.org/wiki/Emile_Berliner
https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Edison
http://www.delabelleepoqueauxanneesfolles.com/Pathe6.htm
https://en.wikipedia.org/wiki/Fred_Gaisberg

Chapitres à venir
II L'âge d'or du 78t.
III Le disque sous l'occupation
IV Microsillon et Stéréo
V L'ère numérique du CD au streaming.

Laurent Worms

 

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