Guy Reibel enseigna aux côtés de Pierre Schaeffer dans la classe de composition électroacoustique et de recherche musicale au Conservatoire de Paris. De 1977 à 1986, il est responsable de plusieurs programmes radiophoniques centrés sur les musiques contemporaines. Il crée l'Atelier des Chœurs de Radio France, petite formation semi-permanente pour la création et l'interprétation d'œuvres contemporaines. Dans cet entretien avec Isabelle Tourtet, il nous livre quelques clefs d’une pratique vocale dont il est l’inventeur, les jeux vocaux, une approche originale de l’improvisation vocale collective, qui connut un immense succès en France au tournant du siècle.

J’ai découvert le jeu vocal par hasard, par accident devrais-je dire, en 1966, au Groupe de recherches musicales (GRM) de Radio France auquel j’appartenais.
C’était un lieu exceptionnel, unique, au sein duquel toutes les expériences étaient possibles. Non seulement la création musicale électro-acoustique, dans le sillage de la musique concrète découverte par Pierre Schaeffer, mais aussi la production en studio de tous les phénomènes sonores imaginables que l’on pouvait susciter pour enregistrer des matériaux sonores que l’on transformait après coup en studio, afin de composer nos œuvres, réalisées sur bande magnétique et diffusées sous l’appellation de musique concrète, électroacoustique ou électronique (déjà) ! Créateurs de sons instrumentaux et vocaux.

« Prendre la chance au piège », nous improvisions avec une totale liberté.
C’est Xenakis qui m’a demandé de lui fournir des séquences vocales (je commençais à me faire une petite réputation avec les chanteurs). Un groupe de chanteurs des chœurs de la Radio est venu au studio, nous avons expérimenté avec des textes, des sons chantés, criés, murmurés, tenus, vifs, ralentis, interventions individuelles, tout ce qui nous passait par la tête. Aux innocents les mains pleines : tout cela nous dépassait par la richesse de nos trouvailles, par le plaisir que prenaient les chanteurs, la liberté de chacun, quel bonheur ! J’ai continué à réunir des chanteurs, à explorer un peu dans toutes les directions.
Ainsi sont nées des œuvres comme Durboth, Rumeurs, la Suite pour Edgar Poe, avec Laurent Terzieff, des pièces écrites (et non électroacoustiques), comme l’Ode à Villon, Carnaval. La recherche allait de pair avec la création, menées au GRM et à la Radio, avec les émissions que j’ai lancées dans les années 70, comme Les Enfants d’Orphée, les Concerts lectures, L’Oreille en colimaçon, Éveil à la musique… Je n’étais pas tout seul, j’ai développé les émissions pédagogiques avec François Delalande, Monique Frappat, Geneviève Clément, en liaison avec l’éducation nationale, les Concerts lectures avec Jean-Claude Pennetier, Jean Loup Graton. Un travail en équipe.

Quelle est l’évolution, quelles sont les nouvelles pistes d’exploration entre la 1ère phase des jeux vocaux que vous présentiez dans les années 70 et cette nouvelle proposition ?
Au début, je me suis intéressé principalement à la matière et à la forme des sons : masse des sons (accords libres), profusions harmoniques hors du tempérament, caractère de la matière : coloration, granulation, évolutions dynamiques, une manière de sculpter le son, bien dans l’esprit de certaines musiques de l’époque, la redécouverte du son comme un objet et non plus comme une note de la partition. C’était la période des musiques électroacoustiques. La musique contemporaine de l’époque redécouvrait le son par tous les moyens, dans les recherches du studio et dans les combinatoires de l’écriture. Le jeu naissant contribuait à produire des sons, à enrichir nos répertoires sonores. C’était aussi une façon de chahuter le bel ordre établi à l’intérieur des chorales !
J’ai ressenti la nécessité de réactualiser la première version des Jeux vocaux (présentées dans le livre Jeux Musicaux, Jeux vocaux publiés en 1984 chez Salabert), conçue en harmonie avec les préoccupations des compositeurs des années 60-70, centrées sur la découverte de sons nouveaux, la manière de les entendre, de les décrire, de les écrire, de les organiser.
En effet, depuis les années 2000, la pensée musicale a évolué, on a assimilé toutes les trouvailles du demi-siècle écoulé (sonores, musicales, technologiques…) et le besoin de renouer le fil avec l’histoire s’est fait sentir, de retrouver et recréer les dimensions universelles de la musique (mélodie, rythme, relation avec toutes les musiques du monde), de « réconcilier » la création avec son histoire et le monde actuel. La thématique proposée dans le DVD est, d’une certaine façon, en reflet avec les musiques d’aujourd’hui, elle a été imaginée à partir de principes fondamentaux communs à toutes les musiques, et formulée dans un langage non technique, compréhensible par tous.

Comment situer cette nouvelle proposition de jeux vocaux dans la composition musicale d’aujourd’hui ?
Le jeu, c’est le point de départ de la création, le vivier des idées. Le jeu permet de découvrir l’inconnu, de créer la surprise, de renouveler la pensée musicale. Chez tous les créateurs, d’une manière ou d’une autre, l’aventure commence par le jeu créatif, l’exploration. C’est en expérimentant que naissent les idées, se font les choix. On chantonne dans sa tête, on pianote, on laisse la pensée vagabonder, jusqu’à l’étincelle de la trouvaille. Le jeu vocal, ainsi qu’il est proposé dans le DVD, est plus collectif qu’individuel. Il organise cette exploration d’une façon plus méthodique, en rapport avec des principes et des thèmes universels afin de faciliter et stimuler l’activité créatrice des participants. Il est destiné surtout à des groupes. Le créateur, celui qui compose des œuvres, est seul par définition, mais l’accès à la création commence de la même manière que lors du jeu collectif, même s’il est moins visible. Qui cherche une idée, qui essaie un motif entre en jeu, dans le jeu. Je faisais pratiquer le jeu vocal à mes étudiants en composition au Conservatoire. Une fois l’idée trouvée, ressentie, commence l’écriture.

Quels attitudes et regards face à ces enjeux avez-vous perçus des différents chanteurs, qu’ils soient jeunes enfants, adolescents, adultes amateurs ou professionnels ?
La réaction de divers participants, depuis le tout début (les années 60), a été déterminante dans cette aventure. Tout est toujours venu d’eux, il faut le rappeler. C’est la raison pour laquelle il m’a été si difficile de proposer un cheminement organisé, ouvert, surtout pas une méthode, mais un ensemble d’incitations adaptées au plus grand nombre. À la fois précises, mais toujours ouvertes à la création individuelle et collective.

Cette formulation si simple en apparence, lisible par des participants non techniciens de la musique ou du solfège a été très difficile à imaginer. Le livret fait 20 pages. Sa rédaction a été plus difficile que le bouquin précédent (l’homme musicien, 450 pages, Édisud), qui déjà m’avait donné beaucoup de travail. Pourquoi ? Parce qu’avec le jeu, on n’en finit jamais. Le même principe suscite d’un groupe à l’autre, d’un moment à l’autre un événement nouveau, inattendu. Impossible de prédire le résultat, d’enfermer l’activité dans un cadre fixé à l’avance.
C’est la boite de Pandore de la création qui s’ouvre à chaque fois, surtout quand ça marche, quand le jeu se met à vivre. J’ai essayé d’analyser ces mécanismes de la création dans l’ouvrage que je viens de citer, mécanisme que j’ai pu observer ma vie durant d’un extrême à l’autre de la population musicale, chez mes étudiants compositeurs au Conservatoire à Paris et chez des amateurs et des enfants, identiques d’un bout à l’autre de la chaîne. Ce sont à l’origine les mêmes mécanismes, ceux de l’homme musicien, que la création révèle, musique que chaque être possède en lui, souvent même à son insu, et que le jeu libère. Le jeu nous ramène à l’origine du phénomène musical. Il nous rappelle que la musique n’est pas à l’extérieur de l’homme, dans la partition, l’instrument ou la machine qui permet de la restituer, mais à l’intérieur de l’homme. Elle existe quand on l’écoute, quand on la fait, quand on la vit. Elle n’existe qu’à travers l’homme, créateur ou auditeur (les deux attitudes se rejoignent). La pratique du jeu créateur suscite des réactions profondes, provoque parfois des bouleversements, nécessite une remise en cause de nos savoirs, de nos certitudes. Elle nécessite une concentration intense, on en sort parfois épuisés (le meneur) mais heureux, c’est une expérience qui marque ceux qui la vivent.

Quels conseils prodigueriez-vous aux enseignants pour la mise en œuvre des jeux vocaux et l’utilisation du DVD ?
D’abord, se lancer. Ce n’est pas si facile, au début. Curieusement, les praticiens « savants » (professeurs d’éducation musicale) sont parfois plus intimidés que les enseignants du 1er degré qui n’ont pas, pour la plupart d’entre eux, de formation musicale. Ne pas construire la séance de jeu comme un cours habituel, avec un parcours fixé à l’avance.
Être précis en revanche sur les règles de jeu, et en préparer à l’avance une série, dont on choisira l’ordre au fur et à mesure du déroulement de la séance, en fonction du comportement du groupe. Ne pas se croire obligé d’enchaîner les jeux dans un ordre logique. Être disponible aux attentes du groupe, être modeste, accepter d’être dépassé par les événements. Être précis et exigeant sur la règle donnée au préalable, qui va créer une contrainte (musicale et sociale) et éviter les jeux sans règles, qui deviennent en général des gesticulations décevantes. La règle fixe un cadre, indispensable pour développer le jeu créatif.
Ne pas hésiter à varier les dispositifs : jeu avec un ou plusieurs meneurs, avec participation de membres du groupe, jeu en relais, jeu en dialogue… Pour commencer la séance, mise en train, mise en voix, le « chant sauvage » comme dans Cri-silence est une excellente formule, qui ne nécessite aucun commentaire, puisque le jeu naît du dialogue entre le meneur et le groupe. Le geste est indispensable pour tous, dans la plupart des enjeux. Les mouvements du corps, associés aux sons de la voix, sont d’une importance primordiale. L’idéal est de mettre en regard un (ou plusieurs) jeu(x) avec une œuvre, un chant, d’approcher l’un en fonction de l’autre. Même d’inventer des règles de jeu inspirées de musiques existantes. L’horizon est infini !
Un conseil pratique : s’enregistrer est très utile pour le groupe qui découvre avec un vif intérêt (et souvent avec surprise) à la réécoute l’image de sa réalisation que l’enregistrement permet de fixer, pour l’analyser et la comparer avec d’autres.
Il y a un domaine important qui n’est qu’effleuré et auquel je m’attaque en ce moment : c’est la création de chansons, de mélodies. Chanter-parler, la rencontre de la mélodie et de l’harmonie naturelle, avec tout ce qui peut l’accompagner, la valoriser, la rythmer. Immense territoire.

Quelle sont les idées fondamentales que vous souhaitez transmettre à partir de vos jeux vocaux ?
Certains s’étonnent de mon enthousiasme lorsque je parle des jeux, et mon attitude peut sembler manquer, à certains égards, de modestie. La raison en est simple : je ne fais pas du jeu une affaire personnelle, comme si je parlais d’une de mes œuvres. Le jeu créatif dépasse infiniment ma modeste personne, en particulier dans une réalisation comme le DVD. La création dans le jeu n’apparaît que grâce à l’apport des participants. Je ne suis, pour ma part, que « l’allumeur », celui qui déclenche le jeu. Les faiseurs de miracles, ce sont les participants, les animateurs. Et ce DVD n’est qu’un début. Plus on pratique le jeu vocal, plus on s’étonne de l’immensité du champ musical ouvert devant nous, richesse de ce que l’on peut inventer.
La rencontre avec Michel Lemeu a été un choc, une source d’inspiration pour la conception du DVD. La richesse de l’apport des enseignements du 1er degré m’a confirmé dans l’idée que l’authenticité et la force de l’acte créateur ne sont pas liées aux connaissances techniques. Ces jeux, je les sentais lorsque je me suis lancé dans l’aventure, mais il a fallu le regard de Béatrice Heyligers er son instinct infaillible pour les capter à l’instant initial, lorsqu’ils ont le plus de force et les rendre vivants, d’une manière aussi sensibles. Tout cela me dépasse, nous dépasse.
Le jeu vocal n’est pas un simple divertissement. Il est le point de départ et l’aboutissement de toute pratique musicale ouverte. Il permet d’aller au cœur de la musique, la musique que l’on reçoit, les œuvres et les courants innombrables au sein desquels nous sommes plongés, mais aussi d’exprimer notre propre musique, celle que nous portons en nous et que nous n’osons pas manifester par timidité, par manque de confiance. La musique reçoit et se donne.
Ce DVD, Le Jeu Vocal, n’est qu’un ensemble d’incitations : à chacun de s’en emparer et de les réinventer.

Deux livres en rapport avec les jeux :
Jeux Musicaux, jeux vocaux, Salabert (1984)
L’homme musicien, Édisud (2000)

« Depuis 2007, date de cet interview, a été créé en 2015 Le Centre Européen du Jeu Vocal, avec pour missions principales la formation, l’organisation de manifestations, la recherche et la création.

Quelques actions concrètes:

Au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSMDP):

- L’Atelier de composition de musique vocale ouvert aux étudiants du conservatoire, lancé en 2015
- L’Atelier public de jeu vocal hebdomadaire au CNSMDP qui débute à la rentrée 2018 le 4 octobre ouvert au public, aux formateurs (enseignants, chanteurs…) et aux migrants tous les jeudis soirs.
- Mise en oeuvre de la mission confiée par le Ministère de la Culture au Centre Européen du Jeu Vocal dont l’objet est le développement de la pratique chorale à l’école au moyen du jeu vocal . Il s’agit de former des formateurs en partenariat avec des organismes (CFMI, conservatoires, universités, associations…) concernés par ces actions. »

Quelques nouvelles publications aux Éditions Musicales Artchipel :

Dessine-moi la musique, DVD sur le jeu vocal :

http://www.artchipel.net/produit/dessine-moi-la-musique-guy-reibel/

Musaïchoeurs, vol. 1

http://www.artchipel.net/produit/musaichoeurs-2/*

Le volume 2 est en cours d’édition et sortira d’ici la fin de l’année

Le Piano Symétrique, vol. 1, 2 et 3

http://www.artchipel.net/produit/le-piano-symetrique-volumes-1-2-3/

Le volume 4 est en cours d’édition et sortira d’ici la fin de l’année”

Isabelle Tourtet

 

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