Michaël Levinas / DR La Passion selon Marc. Une Passion après Auschwitz est une commande de l'Église évangélique réformée du canton de Vaud à Michaël Levinas (né en 1949) pour les 500 ans de la Réforme. Si le compositeur dit avoir été porté par l'enseignement de la Passion selon Saint Matthieu de Bach, le texte qu'il utilise n'est pas strictement liturgique et différentes langues s'y relaient : l'araméen, l'hébreu, l'ancien français et l'allemand. « J'ai ressenti une prise de conscience œcuménique dans l'écriture de cette passion » déclare Levinas qui est, à ce jour, le premier compositeur juif à mettre en musique ce genre de la tradition chrétienne. Mais peut-on chanter sans pleurer et sans trembler après la Shoah? La question soulevée dans le titre même de l'œuvre, est au cour du travail de Michaël Levinas qui débute et referme sa passion par la prière des morts.

« La désespérance du prêtre, c'est la désespérance du juif qui, certes, subit une passion mais une passion sans espoir de résurrection quand il est dans la chambre à gaz »¹. Contrairement à la conception chrétienne, la passion de Levinas est sans salut. Dans le chœur de l'église, les musiciens de l'orchestre de chambre de Lausanne

sont placés sous la direction magistrale de Marc Kissóczy. Se joignent aux pupitres de l'orchestre l'orgue de l'église, un célesta, une harpe et deux pianos dont l'un est relié à un dispositif électronique qui détempère les sonorités de l'instrument. Michaël Levinas poursuit là son investigation sonore amorcée dans son dernier opéra Le petit Prince avec ce qu'il appelle « les pleurs » du piano. Ces « désinences » du son confèrent l'environnement sonore du Kaddish, prière de la Synagogue, qui débute l'œuvre de manière très fervente avec les voix masculines du chœur en araméen. L'intervention du soliste – le baryton Mathieu Dubroca impressionnant – chantant El male Rahamim en hommage aux victimes d'Auschwitz, précède la cantillation du chœur énumérant le nom des victimes de la Shoah.

 

Le théologien et philosophe Jean Marc Tétaz, initiateur du projet de la Passion selon Saint Marc ©Jacques Berset Le récit de la passion est quant à lui chanté en ancien français, cette « langue âpre et très accentuée » que le compositeur souhaite pour sa passion. « J’ai voulu faire chanter l’évangile de saint Marc en « blaze ». C’est la traduction trouvée sur le manuscrit du XIIIe siècle, celui qui est conservé à la bibliothèque nationale et à la bibliothèque Mazarine, que j’ai choisi. C’est Michel Zink qui me l’a transcrit en alphabet moderne »². Comme chez Bach, l'évangéliste – l'admirable contre-ténor Guilhem Terrail – alterne avec les différents personnages – Jésus, Marie-Madeleine, Judas, Pierre, Marie... - alors que le chœur est souvent en arrière plan, donnant au récit son épaisseur dramatique et expressive. La ligne vocale, lorsqu'elle n'est pas déploration comme celle de « La Mère » ou du chœur – prend une envergure expressive et déclamatoire - celle de Jésus/Mathieu Dubroca – d'une très grande beauté. Si Levinas fait valoir une palette de timbres instrumentaux souvent surprenante – carillon, steel-drums, célesta, « voix céleste » de l'orgue – il fait aussi chanter les voix a cappella – chaleureuse Magali Léger - ou simplement accompagnées du piano. Après le « Récit du Golgotha » emmené par une sonorité orchestrale très réverbérante – sifflets et harmonicas pour le chœur, résonance par sympathie des vents -, le récit très étal de « La descente de croix » par l'évangéliste saisit par la transparence des textures instrumentales et l'espace raréfié dans lequel évolue la voix. Pour clore sa passion, Levinas choisit deux poèmes de Celan, Die Schleuse (L'écluse) et Espenbaum (Tremble) dont la langue, dit-il, « pleure toujours »² : « Sur tout ce deuil / qui est le tien : pas / de deuxième ciel ». Ces textes sont chantés en allemand par la soprano Marion Grange, accompagnée d'abord par le piano et la harpe puis a cappella : cette voix vivante et invoquante, magnifiquement conduite par la soprano et d'une poignante intensité, laisse advenir, dans l'espace silencieux de l'église, la chair nue de l'émotion.

Église Saint-François de Lausanne (12 - 04 - 2017)
Michèle Tosi
¹ Interview accordé par Michaël Levinas à la radio de la Suisse romande
²Entretien avec Danièle Cohen-Levinas in Une Passion après Auschwitz ?, Paris, Beauchesne, 2017

 

 

 
Photo © Marie Magnin

21 septembre 2017

STRASBOURG,
FESTIVAL MUSICA,

Michaël Levinas
Passion selon Marc - Une Passion après Auschwitz.

Magali Léger soprano. Marion Grange, soprano. Guilhem Terrail, contre-ténor. Mathieu Dubroca, baryton.

Ensemble Vocal de Lausanne. Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction Marck Kissóczy.