Grande fut ma désillusion à la lecture du rapport Mathiot, qui a été rendu au ministre de l’Éducation nationale le 24 janvier ! Il commence si bien ! Le constat qu’il fait de la situation actuelle – et qui bannit enfin officiellement la langue de bois – reprend ce que tout le monde sait depuis des années: le baccalauréat est devenu une mascarade, un « examen » que ne parviennent à rater que ceux qui y mettent vraiment une ardeur sans pareil ! Il n’a plus aucune signification ; et seule la mention Bien ou Très Bien entérine l’acquisition d’un minimum de connaissances. La conséquence en est que les Universités sont submergées par ces bacheliers qui, pour une majorité, n’ont aucune notion de ce qu’est un véritable investissement dans des études. Qui, ne sachant pas où préparer leur futur chômage, s’inscrivent en Droit, en Psychologie… Ils y passeront bien deux, trois ans, à profiter des plaisirs de la vie estudiantine ! Le Président Macron avait annoncé son souhait de revaloriser les métiers manuels, les apprentissages. Et voici le genre de phrases que l’on trouve dans ce rapport : « Or, il va de soi que la transformation du baccalauréat renvoie à la question de la réussite des élèves dans l'enseignement supérieur. »
Patatras !
En une seule phrase, M. Mathiot montrait qu’il n’avait absolument pas saisi l’enjeu d’une réforme de l’enseignement secondaire ! Non Monsieur, le but du lycée ne devrait pas être d’envoyer coûte que coûte les élèves dans l’enseignement supérieur ! Non Monsieur, « l’immense majorité des lycéens des séries générales et technologiques » ne savent pas « où ils poursuivront leurs études l'année suivante avant même le début des épreuves finales du bac ». Ils vont en majorité au casse-pipe universitaire ou dans des filières qui ne correspondent absolument pas à leurs capacités. Non Monsieur, les chances de réussite des étudiants ne sont pas identiques, et les études universitaires ne seront pas forcément pour eux gage d’épanouissement. Le lycée, Monsieur, c’est pour moi tout le contraire de l’antichambre de l’université. C’est un lieu qui devrait former, selon l’expression que vous employez vous-même, « l’honnête homme », homme ou femme.

DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE EN GÉNÉRAL
Depuis 50 ans exactement (vive Mai 68 !), on s’est évertué à « démocratiser » l’enseignement secondaire, réservé autrefois à ceux qui souhaitaient réellement poursuivre des études. Mais cette démocratisation s’est très vite muée en dévalorisation. Tout le monde devait aller au collège ! Puis tout le monde au lycée ! Et maintenant tout le monde à l’université ! Qu’importe si le nivellement se fait par le bas ! Qu’importe si certains directeurs de recherche avouent ne plus même pouvoir publier certaines thèses, tant elles sont déplorables, dans le fond comme dans la forme !
Dans de nombreux établissements scolaires français, le rôle des enseignants est désormais celui de l’assistant social, employé à tenter de désamorcer des conflits incessants ; à essayer d’expliquer ce qu’est la politesse, le respect des autres. Le savoir ? Comment le transmettre dans une telle atmosphère ! Jadis, le certificat d’études – soit deux années seulement après le primaire : la fin de la 5e actuelle !!! – lançait sur le marché du travail des jeunes qui – sans être des savants – maîtrisaient les notions fondamentales (français, « calcul », histoire, géographie…), suffisamment pour prétendre à une vie fructueuse, à un apprentissage efficace, à un métier dans lequel ils pourraient pleinement s’investir. On a tenté de refaire passer aux lycéens un « certificat d’étude », ces dernières années. Les très rares fois où l’on a eu le courage de « lâcher » quelques résultats, ils étaient lamentables, catastrophiques, inavouables. Les élèves actuels ne maîtrisent plus ni le calcul mental, ni l’orthographe, ni la chronologie historique et artistique la plus basique, ni la localisation la plus élémentaire en géographie… La majorité des copies que nous essayons de corriger au baccalauréat sont truffées de fautes d’orthographe, l’écriture et la présentation sont plus que bâclées. Un je-m’en-foutisme toléré, encouragé. Avant d’évaluer, il faut tenter de déchiffrer ! Certes, cette situation n’est pas entièrement imputable au lycée ! Le collège a ici une responsabilité fondamentale ! Je me souviendrai toujours du premier conseil de classe auquel j’ai assisté, en tant que nouveau professeur de collège. On y passait en revue les élèves de troisième : « Oh celui-là, il ne fait rien ! Par pitié, qu’il aille au lycée. Et cet autre ! À quoi bon le faire redoubler ? Il ne le mérite pas ! Vite au lycée ! » On voyait ainsi des élèves franchir les quatre années de collège sans avoir fourni le moindre effort ; mais avec le seul objectif : s’en débarrasser le plus vite possible !

RETOUR AU LYCÉE
Au lycée ils y passent ! Et la logique a été poursuivie ! L’interdiction du redoublement que le gouvernement précédent a trouvé moyen d’instaurer au lycée a, en une année, causé des dégâts irréversibles ! Fort heureusement, cette idée des technocrates est abandonnée. Mais tant que l’obtention du baccalauréat sera envisageable, même pour les plus mauvais… à quoi bon redoubler ? Il y a des années que les élèves peuvent choisir de passer de première à terminale même contre l’avis du conseil de classe. À quoi bon refaire une première ? Il sera temps de redoubler la terminale, si l’on n’a pas eu son bac !
Il est facile de comprendre l’espoir qu’a suscité cette annonce de réforme du baccalauréat, et la volonté de lui « redonner tout son sens » !

LA « FIN DES FILIÈRES »
Et plus particulièrement l’espoir qu’a fait naître la fin des filières L, ES, S ! Enfin, on allait redonner aux étudiants un vrai savoir commun de base ! Enfin, les humanités, après cinquante ans de maelström, seraient remises à l’honneur. Enfin les matières allaient se trouver sur un pied d’égalité ! Fini les élèves incapables de compter (j’ai récemment appris à mes terminales littéraires à faire une division !!!) Fini les « scientifiques » incapables d’expliciter un raisonnement (« il ne sait pas s’exprimer, dit avec fierté mon collègue de mathématiques, mais il réfléchit très vite »).
Cette réforme, c’était trop beau pour être vrai !!!
Et patatras !
Plus de filières dans le rapport Mathiot ? Mais :
« Trois grandes “catégories” correspondant chacune à un certain nombre de Majeures :
« – Majeures “sciences et ingénierie”
« – Majeures “sciences et technologies”
« – Majeures “lettres-humanités-société”
« Cette mise en catégorie a une visée didactique pour les élèves et ne correspond pas à la (ré)invention de trois filières. »
Ah bon ? Et qu’est-ce d’autre que cela ?
« sept Majeures “sciences et technologies” qui reprennent l'architecture actuelle des séries technologiques (dont Stav dans l'enseignement agricole) »?
– quatre Majeures « sciences et ingénierie » : mathématiques/physique-chimie, sciences de l'ingénieur/mathématiques, SVTE/physique-chimie, informatique/mathématiques.
– cinq Majeures « lettres-humanités-société » : mathématiques/SES, SES/histoire-géographie, littérature/enseignements artistiques et culturels, littérature/langues et civilisation de l'Antiquité, littérature étrangère/LVA ou LV2.
Après la terreur inspirée par les bonnets rouges au ministère de l’Écologie, c’était les blancs bonnets et bonnets blancs de celui de l’Éducation nationale !!!

LA RÉVISION DE LA COPIE PAR MONSIEUR LE MINISTRE
Je n’ose croire ce que laisse supposer la présentation de la réforme par Monsieur Blanquer le 14 février : un choix libre des élèves parmi dix spécialités ? Vraiment ? On aurait enfin décidé de mettre sur un plan d’égalité l’art et la mathématique ? Les humanités et les sciences économiques et sociales ?
Voici 50 ans, on a offert aux matières artistiques l’accès à des enseignements de spécialité dans les lycées – 50 ans que la musique, le théâtre, l’art plastique sont associés à la filière littéraire ! C’est vrai, où ai-je la tête ? La science contrapuntique d’un Jean-Sébastien Bach n’a rien à voir avec les mathématiques! C’est vrai, le pointillisme de Seurat ne se base absolument pas sur les propriétés optiques ! Le son, les harmoniques, les décibels : un rapport avec les notions de fréquence, d’intensité physique ? Absolument pas ! On n’allait tout de même pas entacher la noblesse des matières scientifiques en leur agrégeant la vision – tellement subjective – des artistes !
Voici 50 ans que les élèves qui souhaitent pratiquer l’art sont confrontés au choix cornélien suivant : s’épanouir dans leur art et abandonner la série scientifique, la « seule qui promette des débouchés mirobolants », ou mettre de côté ses passions, sa raison de vivre durant trois années – les plus importantes pour un apprentissage artistique ! – au bénéfice des matières « nobles » !
Si réellement la liberté est offerte aux lycéens d’associer l’art et la physique, ou la Science de la vie et de la terre et les langues étrangères, alors je dis bravo ! On devine ma crainte : ce serait vraiment dommage que cette liberté devienne un vœu pieux, à cause de réalités bassement matérielles (présence ou non des matières dans les établissements, dotation horaire globale insuffisante, etc.).

L’INTERDISCIPLINARITÉ
Encore un mot magique, brandi comme un étendard par Monsieur Mathiot ! Mais n’est-elle pas, cette interdisciplinarité, plus facile à organiser à partir de ces cursus hétérogènes, qu’il nous refusait encore ? Que cherche-t-on à obtenir par cette interdisciplinarité ? Une « contagion » de la motivation de l’élève, d’une matière préférée à une autre moins prisée. Quelle impression veut-on donner ? Celle que les savoirs s’étayent mutuellement ; que le corps enseignant est mobilisé en un seul bloc pour la réussite d’un élève ? On gagnerait en efficacité, par la présence, dans une part non négligeable, de matières vraiment choisies par le lycéen. On voudrait nous faire croire (c’est déjà le cas dans la réforme des collèges) que le salut viendra du partage des savoirs, de la communication des professeurs entre eux (comme s’ils ne les pratiquaient pas sans législation, sans admonestation !). On voudrait nous faire croire qu’en créant des ponts entre les disciplines, voire en les fondant dans un amalgame interdisciplinaire, on multipliera la motivation ; on favorisera l’éclectisme de nos futurs compatriotes ! Mais précisément, alliage n’est pas mélange ! Il faut, avant d’obtenir des propriétés supplémentaires, que l’alliage conserve les qualités des métaux mis en présence.
Le vrai problème me semble posé à l’envers.
Prenons un exemple : l’apprentissage des langues est une réalité dans tous les établissements, même s’il est, en France – à juste titre –, considéré comme un des plus déficients d’Europe. On a déjà dit où en était la maîtrise des élèves français de leur propre langue ! Eh bien pourquoi n’existe-t-il pas, dans les lycées, une initiation à la linguistique, à la sémiologie, qui permettrait aux étudiants d’avoir un regard bien plus structurant sur les fondamentaux des langues (y compris les langages mathématiques et informatiques !). J’ai la certitude que la comparaison entre la langue française et des langues étrangères ou scientifiques faciliterait considérablement l’apprentissage : une « super-discipline » et non une « inter-discipline » me paraît indispensable ! Il ne s’agit pas de réclamer une meilleure cohésion entre les enseignants de langues et ceux de littérature française ! Mais de créer un lien entre les deux disciplines ! Dans de très nombreux pays, l’enseignement de certaines matières est donné dans une autre langue que la langue maternelle. C’est évidemment ce qui permettrait à des lycéens, au moment de passer le Baccalauréat, de parler couramment l’anglais, l’allemand ou autre ! Les filières européennes, internationales, OIB, qui, chez nous, dispensent de tels enseignements s’adressent souvent à une élite, voire à des élèves déjà bilingues ! Comparez avec un petit pays comme le Luxembourg : son cursus, en gros, est le suivant (qu’on me pardonne une simplification didactique) : école maternelle en luxembourgeois ; primaire en allemand ; secondaire en français, avec anglais obligatoire, et apprentissage d’autres langues ! Pauvres petits Français lâchés dans le monde, qui n’ont souvent, comme épreuve de langue au Baccalauréat, qu’une épreuve écrite à trous, ou dans laquelle l’attention se porte surtout sur le nombre de mots utilisés dans leur réponse !
Enseigner dans d’autres langues que dans la langue maternelle, est-ce de l’interdisciplinarité ? De la collaboration entre professeurs ? Non. Tout simplement du recrutement d’un professeur à profil particulier.
Et j’applaudis à cette phrase du ministre : « Les enseignements en langues étrangères (disciplines non linguistiques) seront développés, comme la mobilité des élèves. » Pourvu qu’elle ne tombe pas aux oubliettes, cette belle phrase !

DU ROLE DES MÉDIAS
L’enseignement d’un pays est quand même très largement dépendant de la société qui l’engendre. La télévision française, qui a définitivement raté le coche de l’éducation, est presque la seule en Europe à nous abreuver à satiété de séries étrangères traduites ! Vu le temps que passent les étudiants devant ces séries, il y a belle lurette que nos enfants et adolescents sauraient parler couramment au moins l’anglais si l’on diffusait, comme en Allemagne, ces séries en langue originale ! Il est tellement plus intéressant d’abrutir nos compatriotes, chaque jour, avec des téléréalités lamentables ! Tellement plus important, pour neuf chaînes sur dix, de montrer sans cesse des meurtres, des exactions, des enquêtes de tous ordres ! Nos jeux vidéo se disputent le réalisme des décors, la fluidité des mouvements et la diversité des couleurs ? C’est pour mieux éliminer, flinguer, « buter » les personnages qui se présenteront « virtuellement » sur notre chemin ! Et l’on s’étonne dans les médias, au gouvernement, de l’explosion du nombre des incivilités, de la délinquance ! De qui se moque-t-on ? Qui n’a pas compris que le bourrage de crâne est total et permanent sur les écrans français ?
Ce qu’indique cette digression, c’est simplement qu’une véritable réforme de l’enseignement et de l’éducation ne fera pas l’économie d’une réelle remise en cause des médias, et de l’éducation extrascolaire – et familiale en premier lieu. Sinon la pauvre demi-heure d’enseignement moral et civique du tronc commun n’accomplira aucun miracle !

UNE MATIERE DÉLAISSÉE
Pour en revenir à l’interdisciplinarité : quelle est la matière qui, par sa vue globale, par son souci de définir, de réfléchir, de discuter, est à même de donner un véritable sens transversal aux enseignements scolaires ? La philosophie, bien entendu ! Avant d’être surtout métaphysique, la philosophie était science, linguistique, épistémologie, gnoséologie ! Elle était logique, formation de l’esprit critique, rhétorique, poétique ! Bien que presque toutes ces matières se soient progressivement détachées du tronc philosophique, la démarche intellectuelle qui la caractérisait perdure et reste fondamentale dès que l’on parle de formation, d’enseignement. Or, quand la philosophie fait-elle son apparition au lycée ? En terminale, juste avant de passer le bac ! Allons-y, haut les cœurs, les professeurs : tentons, en deux trimestres et demi, de donner aux élèves un sens aux études qu’ils suivent depuis leur prime jeunesse ! Tentons de définir les concepts, les notions qu’ils manient depuis quatorze années, sur lesquels ils ne se sont posés de questions que sporadiquement, en littérature ou en histoire ! On voit le ridicule de la chose. Une réforme courageuse et indispensable serait d’imposer une matière transversale au lycée, et non une transversalité des matières !
Bien plus large, donc, que la linguistique et la sémiologie que nous citions, c’est à cette matière, enseignée par les professeurs de philosophie (qui n’existent dans l’Éducation nationale qu’à partir de la dernière année du secondaire… Bonjour les débouchés !) qu’il conviendrait, dès la seconde, de confier le rôle capital de structuration et de mise en relation des savoirs. De leur conceptualisation également ; et l’on en vient, là, à ce retour à une pratique séculaire…

… LE GRAND ORAL
C’est ce rêve d’avoir des étudiants qui n’engrangent pas seulement des connaissances théoriques ou pratiques, mais sont capables de les mettre en valeur, de les penser, de les exprimer. Quelle belle idée ! Remettre en place une épreuve qui correspond vraiment à ce à quoi l’étudiant sera confronté toute sa vie! Que d’espoir, encore, à partir de cette belle idée ! Et repatatras !

Que dit Monsieur Mathiot ? Qu’on va s’inspirer des TPE !! DES TPE ! Le plus ridicule qu’il m’ait été donné de rencontrer dans ma carrière ! Les TPE ! Cette usine à gaz ! Ou comment aboutir, par une maïeutique éducative des plus grand-guignolesques – comme dirait notre président –, à une sorte d’exposé tel qu’on le pratiquait autrefois en sixième et en cinquième ! Mais en beaucoup plus mauvais ! Le TPE, cette prétendue initiation à la recherche, « encadrée » par des enseignants qui, pour la plupart – n’ayant jamais fait de recherche universitaire – sont très mal à l’aise à l’idée de devoir expliquer aux élèves ce qu’est une problématique ! La faute à qui ? En Italie, en Amérique, en Finlande, les professeurs ont la possibilité, pour ne pas dire le devoir, de consacrer une année sur cinq environ à leurs propres recherches ! En France ? Une année de disponibilité ? Ce n’est pas dans le vocabulaire du ministère, Mesdames, Messieurs les fonctionnaires ! Ou seulement pour les petits protégés !
Les TPE, ou comment dénoncer, dans un journal de bord, ses camarades du groupe qui ne se sont pas assez investis dans le projet ; comment tenter de cacher, par une présentation idoine – mais principalement sur du papier (fi des nouvelles technologies ; trop compliqué, trop long à préparer !) – la pauvreté de la réflexion ; de cacher les copiés-collés, trame de la réalisation ! À des élèves qui ne savent plus prendre de notes, qui ne mémorisent plus que « sous la torture », confier le soin de réaliser une recherche innovante et inédite ! Quel enthousiasme !
Alors qu’ils devraient permettre aux professeurs – par exemple en vue des études supérieures, Monsieur Mathiot ! – de montrer l’importance, dans une recherche, d’une bibliographie fournie, d’un esprit critique acerbe, d’une honnêteté et d’une modestie à toute épreuve, les TPE induisent généralement une démarche opposée. On y rencontre des professeurs qui se servent de l’épreuve pour vérifier si certaines notions de cours ont bien été assimilées ; des élèves, ne doutant de rien, d’une candeur rare, grimés en grands spécialistes de la question (oui, il paraît qu’une problématique, c’est une question !) qui jouent comme les gamins de six ans, à « on aurait dit qu’on s’rait… ». Les TPE, une épreuve lamentable, chronophage, dont l’évaluation – toujours très largement positive ! – est contrainte par une grille, faite pour donner un maximum de points aux pires travaux ; et naturellement qui compte coefficient 2 pour le Baccalauréat ! Et c’est sur ce modèle là qu’on envisage le grand oral ?
Souhaiter que les élèves acquièrent une aisance orale, physique, c’est fort louable. Mais, pour cela, il y a des pratiques adaptées : le théâtre ; la chorale ; la récitation ; l’EPS, la danse, l’interrogation orale en cours, l’étude du cinéma ! Elles sont faites pour. Elles ont été, je vous l’accorde, très oubliées depuis cinquante ans. Mais elles existent dans le cadre du lycée ! À force de vouloir préserver les élèves, on en a fait des introvertis. Mais suis-je bête ! J’oubliais ! Le théâtre, la chorale ? Des « mineures optionnelles », pour Monsieur Mathiot ! S’il reste du temps ! Après les matières fondamentales ! Fondamentales comme l’économie, par exemple ! Les Français qui n’ont pas d’enfant actuellement scolarisé savent-ils que, des deux « enseignements d’exploration » mis en place voici quelques années en seconde – prévus pour faire découvrir aux élèves des univers méconnus –, un est obligatoirement consacré à la « science économique » ? Après avoir cherché, dans les années 1950, à remplir les classes scientifiques déficitaires par rapport aux littéraires – ce qu’on a réussi au-delà de toute espérance –, eh bien, c’était désormais la filière économique qui retenait tous les soins de l’Éducation nationale ! Encore un an ou deux, et le but était atteint : cette filière (oh ! pardon, cette « majeure Mathématiques/SES ») serait la plus souvent choisie !

Professant l’Éducation musicale dans un établissement qui possède des options facultatives, des « enseignements de spécialité art », et même une classe à horaires aménagés pour sportifs ou musiciens, j’ai toujours apprécié que la matière qui m’était confiée puisse servir à créer une transversalité entre disciplines. Pas besoin de remonter aux Grecs (pour qui la musique était la science des sciences) pour comprendre le rôle que peut jouer la musique – omniprésente dans la vie « externe » des lycéens – dans l’acquisition des savoirs : musique et texte, musique et histoire, musique et mouvements, musique et image, autant de thèmes que les programmes officiels nous demandent d’aborder. C’est bien l’esprit de transversalité qui apparaît ainsi. Ajoutez la technique vocale que nous évoquions ! L’écoute des autres, la nécessité de s’intégrer dans un ensemble, la coordination indispensable à toute chorale, à tout orchestre… Et vous obtiendrez une liste, non exhaustive, des mérites de la discipline, comme de ceux du théâtre et des autres arts !
C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, la combinaison des disciplines proposées doit être beaucoup plus large, plus ouvert, que ce qui vous est suggéré dans ce rapport.

LA MISE EN COMMUN
Le premier des apprentissages n’est-il pas, au lycée, plus encore qu’au collège, celui de la vie en collectivité ? Un établissement secondaire n’est-il pas le lieu absolu de la promiscuité sociale, de l’altérité consentie et assumée ? De là à prôner une quête collective du savoir, il n’y a qu’un pas… malheureusement franchi par les didacticiens avec une désinvolture coupable ! Dussé-je sembler rétrograde, je ne crois pas aux bienfaits incontestables d’une collaboration incessante entre les lycéens. Ont-ils besoin d’une institutionnalisation de cette pratique ? Les réseaux sociaux poussent constamment au partage des sensations, des découvertes, des commentaires, et nul n’est besoin que l’institution en rajoute ! Je déplore, au contraire, l’incapacité progressive des élèves à se détacher du monde extérieur, à s’abstraire des « groupes d’amis » le temps d’une réflexion. De même que je la stigmatisais à propos de « l’interdisciplinarité », la dispersion me semble aussi néfaste à la réflexion. L’être humain a besoin de rentrer un tant soit peu en lui-même pour intégrer, pour vraiment assimiler. Et il doit pour cela, selon moi, demeurer son « copain favori ».
LA FAMEUSE RECHERCHE PERSONNELLE
On oublie que l’interlocuteur par excellence, dans l’apprentissage scolaire, est le professeur ; comme le moniteur, l’entraîneur, le coach l’est dans l’apprentissage sportif, musical, ou d’une activité quelconque. Ni les camarades ni Internet ! Depuis que les livres existent, ils offrent la possibilité de s’instruire par soi-même ; d’aller chercher les réponses à ses questions sans aide extérieure. Mais a-t-on jamais songé à une école qui se limiterait à une bibliothèque ? Pour le coup, c’est bien le besoin de contact humain des adolescents qui a toujours, et fort heureusement, légitimé l’existence de structures telles que collèges et lycées ! Je sais que certaines universités prônent le cours sur DVD ou en projection ! Quelle horreur ! Quel non-sens !

Les choses ne sont pas si différentes depuis que le Net remplace peu à peu les livres : on a juste milluplé (quel drôle de mot !) les possibilités, la rapidité de la recherche. Trop rapide ! Trop de possibilités ! Trop facile ! Et c’est encore une qualité essentielle qui disparaît peu à peu chez les élèves : celle de la ténacité, de l’opiniâtreté. Non, Monsieur Mathiot, la transmission du savoir du professeur à l’élève n’est pas un vain mot. Cette interface, modulable à l’extrême, bienveillante à souhait, se nomme pédagogie ! Et sa raison d’être, c’est le gain de temps ; c’est la formation d’un esprit critique ; d’un être de chair qui ressent autant qu’il recense.
LA PEUR BLEUE DU COURS MAGISTRAL
Comme s’il n’était pas normal que le professeur sélectionne, qu’il adapte, qu’il résume ! Comme si ce n’était pas sa fonction ! L’Éducation nationale éprouve depuis cinquante ans une peur bleue du cours magistral. Comme s’il fallait absolument gommer toute prééminence de l’enseignant face à son auditoire. Surtout ne rien apprendre sous la menace ! Ne pas forcer ! Flatter l’ego de l’élève. Lui faire croire qu’il a tout découvert ! On en arrive à des aberrations. Qu’importe si l’on multiplie les années d’études ! Il faut coûte que coûte épargner la susceptibilité de l’élève. Qu’il trouve par lui-même ! Et la responsabilité des parents sur ce point est grande. En les laissant peu à peu investir le lieu scolaire, on a décrédibilisé l’enseignant. J’assiste désormais à des conseils de classe où ce ne sont pas les élèves et leurs résultats qui sont sur la sellette ! Ce sont les professeurs que l’on juge ! Leur savoir-faire, qu’ils ont forgé, poli pendant des années (car ce n’est certes pas la formation professorale que j’ai connue qui permet à des jeunes inexpérimentés d’être performants dès les premières années) ! Et eux, les professeurs ? Ont-ils le droit de juger l’éducation que les parents ont (ou n’ont pas) donnée à leurs enfants ? Et si l’on parlait du manque de politesse, de « savoir vivre », de respect des lycéens de nos jours ? Je suis ahuri de voir, dans mon établissement, les professeurs attendre à la porte que soit passé le flot des élèves pour enfin pouvoir entrer dans l’établissement. ! À quand la queue au self, pour les professeurs, en même temps que les élèves ? À quand la note donnée par les élèves et les parents à leurs professeurs prise en compte pour leur avancement ? On y arrive, pas d’inquiétude !
Et l’on s’étonne du peu d’engouement des étudiants pour la carrière pédagogique ! On rémunère l’enseignant du bout des lèvres ; on gèle son salaire pendant des années ! Et l’on se demande pourquoi l’Éducation nationale n’attire plus les « bons éléments » !
Non, décidément, le professeur ne doit plus imposer ! Il doit prier, remercier, s’excuser !!! Et l’enseignement de la musique est, à cet égard, « paradigmatique » (comme on dit, à tort, de nos jours, en employant un terme de linguistique mal digéré). Alors qu’on possède, au lycée, la globalité (ou presque) d’une tranche d’âge de la population – idéale pour initier à la lecture, à la pratique musicale (en gros un élève ou deux sur 35 d’un collège ou d’un lycée pratiquent la musique ou la danse au conservatoire ou en privé, alors que les 33 autres baignent dedans à longueur de journée), il faut surtout ne pas apprendre les bases du solfège ! Surtout ne pas parler de notes, de lecture, de dictée ! Mettre des couleurs, des schémas, des représentations d’ondes (ce fut le cas dernièrement au baccalauréat de spécialité musique !!!) Et cette horreur de la transmission des bases séculaires a atteint depuis une vingtaine d’années les établissements spécialisés que sont les conservatoires ! Les petits Français seront, là aussi, bientôt les derniers dans la connaissance du solfège ! À quoi bon ? Ne sommes-nous pas tous des artistes en naissant ? Les conservatoires ont emboîté le pas de l’Éducation nationale, ils ont effectué leur « Mai 88 », alors qu’ils devraient se poser en garants de la « technicité » des apprentis musiciens ! Plus de solfège ! De la formation musicale ! Que dis-je ? De la formation artistique ! Plus d’examens, de morceaux imposés ! (« Comment ? Vous faites encore travailler des morceaux ? », disait récemment, à un ami, professeur de hautbois, l’inspecteur chargé de le remettre sur le « droit chemin » !). Des « créations », des « projets » ; c’est l’avenir ! Apprendre à lire et écrire la musique ? Apprendre l’harmonie ? Comprendre les œuvres magistrales qui ont illuminé durant quinze siècles l’humanité ? Á quoi bon ! Le génie n’est-il pas partagé ? Quoi ? La République n’a donc pas créé l’égalité des dons ? La liberté de l’expression ?
Parce que, depuis des années, on n’a pas pris la peine, dans certains secteurs, d’adapter les moyens pédagogiques à notre temps, il faudrait rejeter en masse l’enseignement traditionnel ? Demandez aux élèves qui ont eu le privilège d’un enseignement « dépoussiéré » si le solfège n’est pas un apprentissage des plus ludiques ! Demandez-leur si ça ne sert à rien, de savoir correctement lire et écrire la musique ! Dessiner ! Chanter ! S’il est une pratique qui met en valeur, plus que toute autre, les vertus de la rigueur, de la régularité, de la constance, c’est bien la musique. Vous pouvez faire illusion dans un certain nombre de domaines. En musique, impossible ! Comme l’écrivait Liszt (pourtant un des musiciens les plus doués que la terre ait jamais portés), le piano est un miroir, qui ne reflète que ce que vous lui avez donné !
Pourquoi, Monsieur Mathiot, passer à côté des qualités essentielles de ces apprentissages de la musique, du théâtre, du cirque, de l’art plastique, du sport, en les reléguant encore et toujours dans les « matières mineures », alors qu’elles sont vitales ? Pourquoi déprécier le rôle capital du professeur, confiant de plus en plus à des machines le soin d’user de psychologie ? Ces non-sens n’apparaissent plus dans la réforme du ministre ; et j’espère vraiment que cette absence n’est pas juste le fruit de non-dits, et que Monsieur Blanquer a vraiment, dans l’esprit, l’envie de dépasser ces idées pseudo-modernes, qui ont fait de l’enseignement français un des plus catastrophiques au monde.
Quand la vie quotidienne sera le fruit d’un assistanat constant ; quand il faudra moins de temps pour obtenir une réponse que pour la formuler… Quand le moindre tressaillement d’un de nos organes fera l’objet d’une analyse en temps réel, ce sera encore l’école qui gardera, cerbère jaloux d’un « savoir apprendre », la clé d’une humanité irremplaçable.

Philippe Morant