Le 17 septembre prochain, la prestigieuse Scala de Milan programme une seule oeuvre non pas lyrique mais symphonique, l'Eroica de Beethoven. On peut penser qu'un concert en ce lieu de légende, d'une durée d'à peine une heure, réunit une phalange sous la direction d'un grand maître de la direction d'orchestre. Erreur ! La phalange qui sera sur scène n'appartient pas au gotha des grands orchestres de la planète et il n'y a pas de chef d'orchestre à sa tête ! Et pourtant l'auditeur est assuré de participer à une expérience unique suscitant une émotion dont il gardera longtemps le souvenir.

C'est un ensemble dénommé Spira Mirabilis qu'entendra le public de la Scala qui y fêtera ses 10 années d'existence.

Spira mirabilis en concert / DR Mais que faut-il entendre par une telle dénomination ? Elle a été proposée par Lorenza Borrani qui, outre le violon, a fait des études de Sciences à l'Université de Florence. Spira Mirabilis évoque une figure géométrique, une spirale, qui ne change jamais de taille. Le projet, nous dit Lorenza Borrani, « ne dépendait pas du nombre de participants, ni de la notoriété d'un lieu, ou du montant des subventions, mais [était] uniquement basé sur une philosophie de travail, sur les raisons profondes qui réunissent des gens (peu importe leur nombre) pour passer du temps sur une partition, l'étudier, avec pour premier objectif : apprendre ». Or c'est bien là la nature même de l'ensemble : il est toujours lui-même qu'il se produise en formation symphonique ou en formation de chambre.



Cette manière d'être permet aux musiciens d'aborder un répertoire très large qui traverse toutes les époques. Ainsi, à côté d'oeuvres du grand répertoire, ont-ils travaillé des oeuvres baroques et pu créer une oeuvre contemporaine écrite à leur intention en janvier 2014 : une Grande Barcarolle du compositeur Britannique Colin Matthews insérée dans la 8ème symphonie de Beethoven.

Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour fêter 10 années d'existence dans des conditions exceptionnelles alors qu'à priori le monde de la musique connaît peu Spira Mirabilis, que n'existe dans le commerce qu'un coffret de deux DVD, l'un reprenant une émission d'ARTE de Gérald Caillat « La Spira », l'autre étant l'interprétation donnée à Modène en 2010 de la symphonie n°1 de Schumann dite « Le Printemps ». Après tout il existe d'autres ensembles qui proposent des interprétations sans chef. En France, on le voit avec les Dissonances dont la discographie reproduisant leurs concerts est importante.

Toutefois la comparaison semble peu pertinente et c'est peut-être là que réside un premier indice qui peut nous permettre d'affirmer que Spira Mirabilis constitue une aventure unique dans le paysage musical actuel. Le célèbre quotidien anglais The Guardian sous la plume de Tom Service n'a du reste pas hésité à classer Spira Mirabilis parmi les 10 ensembles musicaux les plus originaux au monde, aux côtés par exemple du Chamber Orchestre of Europe, du Mahler Ensemble Orchestra, de l'Ensemble Intercontemporain.

C'est le rôle du premier violon soliste qui est totalement différent et qui nous permet d'affirmer que Spira Mirabilis est parfaitement original et ne peut être comparé avec aucun autre ensemble.

Ainsi les Dissonances ont un premier violon qui assure un rôle de leader incontesté. Quant à Spira Mirabilis il a, certes, un premier violon solo en la personne de Lorenza Borrani - qui par ailleurs assure cette fonction au Chamber Orchestra of Europe, ce qui n'est pas rien. Mais dans Spira Mirabilis elle ne dirige pas ; elle assure un rôle de coordination qui intervient après de multiples échanges des musiciens entre eux en vue de trouver la réponse aux énigmes posées par les compositeurs. Selon les propos entendus dans le documentaire de Gérald Caillat, elle canalise les besoins et désirs des musiciens.

Cette démarche totalement différente se traduit par la production du côté Dissonances de programmes de concerts complets tandis que les Spira ne donnent à entendre qu'une seule oeuvre après un travail collectif extrêmement dense.

Naissance d'une expérience unique Il y a donc bientôt 10 ans dans une commune attachée à la Métropole de Florence, Vicchio, un ensemble de musiciens pour la plupart italiens présentaient dans le théâtre Giotto, le 25 septembre 2007, la Deuxième symphonie de Beethoven, et cela, sans chef. La préparation de l'oeuvre s'était faite chez un des musiciens dans des conditions acoustiques que l'on peut qualifier d'épouvantables, et comme il n'y avait pas de ressources financières, il n'était pas question d'attirer le public par des moyens publicitaires traditionnels. Le théâtre était, selon des informations officieuses, libre deux jours et pour y drainer le public, nos musiciens donnèrent des extraits de la symphonie dans le square de la ville.

Par la suite ils reproduiront cette démarche, qu'ils ont qualifiée de terroriste, aussi bien sur une place que dans une galerie commerçante, un pub, une gare. En fait absolument pas dans un but de « publicité », mais dans le but « d'offrir la beauté même si elle n'est pas demandée »

Voilà qui illustre bien ce qui les caractérise, la générosité, liée à la conviction selon laquelle la musique au plus haut niveau appartient à tout un chacun. Aidés par la commune de Formigine, les artistes de Spira Mirabilis peuvent réaliser leur désir de travailler et se produire en dehors du système commercial, ce qui ne les empêchent pas de connaître un réel rayonnement européen. Il est évident que la réussite de Spira Mirabilis repose sur une réunion de talents indiscutables et ce dans un esprit de don de soi exceptionnel – ils ne sont pas rémunérés -, pour toucher le public le plus divers, souvent considéré comme non « averti ».

A Formigine, avant une répétition... © Karen Robinson Formigine

Rien a priori ne destinait cette commune résidentielle de 35 000 habitants, située à 11 kilomètres au sud de Modène, à devenir le laboratoire que se veut être Spira Mirabilis. Sans doute faut-il en rendre responsables quelques musiciens de la région qui ont su défendre le projet devant les autorités locales. C'est dès la première année de leur existence que Spira Mirabilis est accueilli. Par la suite les musiciens se retrouvent au moins trois fois l'an pour s'investir dans une oeuvre, utilisant la salle du centre sportif aussi bien pour leurs répétitions, auxquelles ils accueillent souvent des scolaires, que pour livrer au public accueilli gratuitement le résultat de ce qu'ils estiment être un processus d'étude, un travail de laboratoire.

Mais plus étonnant de la part de cette ville a été sa décision de construire un auditorium qui a le nom de Spira Mirabilis ! Certes, son usage est plus large, mais néanmoins les musiciens de Spira y sont chez eux depuis son ouverture en décembre 2013. L'accueil assez spartiate des débuts se fait plus confortable, ce qui n'édulcore en rien le projet de présence militante dans la cité, largement appréciée par la population qui vient en nombre aux concerts. La dimension de la scène de l'auditorium ne permet pas d'y produire tous les concerts. Mais reste l'usage possible du gymnase des débuts dont l'acoustique se révèle tout à fait acceptable.

 


Les musiciens à l'oeuvre

Rappelons que ce qui caractérise les musiciens qui participent à l'aventure Spira Mirabilis c'est leur générosité, leur propension à vouloir coûte que coûte partager leur talent, ce qu'il y a de plus profond dans leur ressenti musical.

A cet effet donc, une seule oeuvre est travaillée, ce qui permet un approfondissement mais peut se révéler une démarche peu compatible avec le modèle économique dominant. Le travail préparatoire est passionnant à suivre.

Chaque musicien est en mesure de lire la partition de l'oeuvre et peut de ce fait quitter un instant son pupitre pour donner son point de vue sur l'équilibre des pupitres entre eux, sur tel ou tel trait instrumental. On peut ici évoquer le temps passé par les musiciens pour se mettre d'accord sur un trait de la partie contrebasse de l'Eroica, épisode qui faut-il l'admettre, avait un peu indisposé une partie du groupe. Mais l'intervention d'une des musiciennes très expérimentée et de la violon solo a permis à l'ensemble de trouver une solution sans que ce soit pour autant un compromis.

Il y a aussi une vraie curiosité chez ces musiciens qui n'hésitent pas à rechercher auprès de personnalités des interprétations « authentiques ». Ainsi l'ensemble a-t-il bénéficié de l'apport de Lorenzo Coppola à plusieurs reprises depuis avril 2008 , les musiciens n'hésitant pas à travailler le style classique sur instruments anciens, ce qui leur a permis de donner à entendre des interprétations particulièrement fraîches de symphonies de Haydn ou une 39 ème de Mozart d'une grande clarté et énergie. En 2014, ils s'engagèrent plus avant dans l'aventure en travaillant un concert de musique baroque avec les conseils et la participation de Jörg-Andreas Bötticher qui en 1990 obtint son diplôme de clavecin auprès d' Andreas Staier et dirige une classe de clavecin à la Schola Cantorum Basiliensis.

DR Une conjonction de talents

On a quelque peine à ne pas citer tous les artistes qui participent au projet, acceptant de prendre des risques, se donnant ainsi le droit à l'erreur, ce qui, pour l'heure, n'est jamais arrivé tant ils sont talentueux. Ils ont de plus une humanité exemplaire qui transparaît dans leurs interprétations. Toutefois on se permettra de mettre en valeur quelques uns parmi les fidèles : le corniste Francesco Bossaglia qui a le souci de la pédagogie pour faire aimer et comprendre la musique auprès du public et en particulier des jeunes ; Miriam Caldarini, clarinettiste à la douceur infinie, qui fut membre de l'Orchestre Mozart, et qui a donné toute sa mesure en particulier dans l'Octuor de Schubert en 2012 comme en 2016 contribuant à faire partager un sentiment de bonheur inoubliable ; Timoti Fregni violoniste d'une extrême sensibilité qui fut aussi membre de l'Orchestre Mozart ; Maria Alba Carmona Torbella dont le hautbois illumine à chacune de ses interventions la trame musicale tissée par ses collègues et qui est par ailleurs membre du quintette à vent Azahar lauréat du prestigieux concours de l'ARD de Munich (2ème prix et 1er prix du public), avec le corniste Antonio Lagarès lui aussi familier de Spira. Il y a aussi Cecilia Ziano, Clara Franziska Schötensack et Francesca Piccioni, toutes les trois membres du Quatuor Lyskamm qui s'est produit l'année passée à Nemours dans le cadre des rencontres musicales Pro-Quartet en Seine et Marne. Ce quatuor a par ailleurs été lauréat cette même année 2016 du prix spécial Borletti-Buitoni Trust de musique de chambre en l'honneur de Claudio Abbado.

Participent ainsi à l'aventure des musiciens engagés par ailleurs dans des ensembles de chambre de très grande qualité. D'autres sont aussi membres d'orchestres prestigieux comme la violoncelliste Luise Buchberger et l'altiste Simone Jendl, qui toutes deux sont des membres à part entière du Chamber Orchestra of Europe et de l'Orchestre The Age of Enlightenment. Plusieurs Spira sont passés par l'Orchestre Mozart qu'avait créé Claudio Abbado...

Des interprétations exceptionnelles

Nombreux sont les compositeurs « visités » par les Spira. Haydn les a ainsi occupés à l'occasion notamment de trois sessions, les ''Haydn Fest'' en 2012, 2013 et 2015.Ils ont travaillé les symphonies de Schubert, n'ont pas hésité à aborder le Songe d'une d'été de Mendelssohn. Ils ont abordé bien évidemment les symphonies de Beethoven, y compris la Neuvième. La Quatrième de Brahms fait partie de leur répertoire de même que trois symphonies de Schumann, comme la Quatrième - dans sa première version de 1841 - et la Première, que l'on peut voir et revoir grâce au DVD évoqué plus haut. C'est avec un plaisir toujours renouvelé que l'on peut visionner et entendre cette interprétation captée dans le théâtre Pavarotti de Modène en 2010 ; le sous titre « le Printemps » y trouve une totale justification, tant les musiciens en font ressortir la fraîcheur grâce à un jeu certes maîtrisé mais qui donne le sentiment rare d'une totale spontanéité.

La musique de chambre est aussi très présente dans leur répertoire. Les mélomanes de Saumur, ville jumelée avec Formigine, se souviendront longtemps de leur interprétation de l'Octuor de Schubert le 6 décembre 2014. Lors de la conversation que systématiquement les musiciens organisent avec le public à l'issue de leur prestation, une des auditrices avec émotion affirma que l'interprétation du chef d'oeuvre de Schubert par les musiciens de Spira Mirabilis méritait la formule « Que du bonheur » !

Il est de certain que grâce à eux la musique a pu atteindre des sommets d'émotion et de pureté tellement ils ont été au coeur de la musique. Ce qui sera tout aussi vrai quatre ans plus tard, à Florence au théâtre de la Pergola, avec la même oeuvre, bien que certains pupitres aient changé de titulaires. Nous ne donnerons ici qu'un exemple mais qui permet de mesurer à quel niveau d'excellence on se situe et ce de manière constante : ainsi le français Nicolas Fleury, présent à Saumur, et devenu depuis cor solo de l'orchestre de Bournemouth, fut remplacé dans l'interprétation de 2016 par l'espagnol Antonio Lagares, corniste du quintette Azahar évoqué plus haut.

A l'occasion de la programmation de l'Octuor à Florence le 17 décembre 2016, il y eut en matinée une présentation partielle devant des scolaires. Les musiciens commencèrent par jouer la totalité du premier mouvement. Puis Lorenza Borrani engagea une explication de l'oeuvre, illustrée par des extraits. Elle se prêta ensuite au jeu des questions-réponses et invita les volontaires à monter sur scène au milieu des musiciens pour entendre quelques pages de l'Octuor et le leur faire sentir physiquement.Il était réjouissant de voir ces adolescents, plus habitués à d'autres styles de musique, battre la mesure en rythme parfait et manifester leur joie de vivre une telle expérience.

En formation de chambre / DR L'engagement absolu des musiciens qu'ils savent si bien partager avec le public se voit dans leur manière de se comporter pendant l'exécution de l'oeuvre choisie : d'un pupitre à l'autre ils se regardent, s'écoutent, engagent tout leur être dans la musique. La tension est palpable et peut même à la dernière note se traduire par des larmes comme ce fut le cas lors de la répétition générale de la Neuvième symphonie de Beethoven : la violoniste co-soliste s'est effondrée dans les bras de Lorenza Borrani tant elle avait engagé tout son être dans l'exécution de l'oeuvre, comme si sa vie en dépendait . Du reste le public de Formigine ne s'y est pas trompé comme en témoigne une auditrice rencontrée le lendemain qui avait encore le coeur battant d'émotion.

Timoti Fregni, dans l'admirable documentaire de Gérald Caillat, sait trouver les mots pour caractériser l'aventure. De ses amis et de lui-même il dit qu'ils ne font pas Spira, mais qu'ils sont Spira, et il parle d'un amour bien exigeant s'agissant du projet. On doit ainsi regretter qu'ils ne se produisent pas en France si ce n'est une fois à Saumur. Mais ne désespérons pas. Spira Mirabilis a su voyager dans de nombreux pays d'Europe y trouvant toujours un magnifique succès, que ce soit bien sûr en Italie, mais aussi en Allemagne, en Suisse, en Angleterre....Alors pourquoi pas de nouveau en France !

Au moins certains de ses membres les plus assidus, « qui sont Spira », viennent-ils se produire en France avec des ensembles orchestraux ou en musique de chambre, comme deux d'entre eux prochainement à la Maison de la Radio avec le Quintette Azahar, le 17 avril 2017, dans le cadre de l'émission Génération Jeunes Interprètes de Gaëlle le Gallic.

Reste le coffret de deux DVD diffusé en 2013 qui permet d'entendre la Symphonie « Le Printemps » de Schumann et de voir et revoir le documentaire bouleversant de Gérald Caillat qui a par ailleurs l'avantage de donner la transcription d'entretiens éclairants sur ce qu'est ce laboratoire exceptionnel.

Tout au long de cet article le nom de Claudio Abbado revient. Ce n'est pas un hasard. Nombre de ces artistes ont travaillé sous la direction du maître au sein des divers orchestres qu'il avait créés, et il avait une philosophie qu'il a su transmettre....Spira Mirabilis est peut être son plus fidèle disciple.

On peut très utilement consulter le site www.spiramirabilis.com