Leçon de vie à la léproserie de Manikro (Côte-d’Ivoire)

 

En binôme avec ma meilleure amie de l’époque, Muriel Philippe, je dirige depuis sept mois l’Ensemble vocal d’Abidjan, fondé quelques années plus tôt par Jean-Claude Brunebarbe, un coopérant français.  Rentré à Lille après de belles années passées à former des musiciens ivoiriens à l’Institut national des Arts (INA) de la capitale ivoirienne, il a laissé vacant le poste de chef de chœur.  Même si je suis depuis longtemps son bras droit, j’avoue avoir un peu paniqué à la perspective d’être seule en charge de ce groupe de très bon niveau, qui a déjà chanté l’Actus Tragicus de Bach, des anthems de Purcell et de larges extraits de l’Orfeo de Monteverdi.  J’ai par conséquent fait appel à Muriel, une autre passionnée de chant choral bien plus chevronnée que moi, professeur d’Éducation musicale au lycée Blaise-Pascal d’Abidjan.  Nous nous sommes dit qu’en unissant nos forces, nous assurerions beaucoup mieux la succession de Jean-Claude – chef de chœur et musicien hors pair.

Pour notre premier programme, nous avons choisi du Mozart, du Rodrigo - accompagné au piano, car il n’y a guère d’autres instruments ni surtout d’autres instrumentistes classiques en Côte d’Ivoire - et surtout une succession de morceaux plus faciles et plus courts a cappella : pièces de la Renaissance françaises et italiennes, religieuses et profanes, et nombreux negro spirituals.  Il faut dire que nous dirigeons un groupe vocal tout à fait hétérogène, où se mêlent des étudiants ivoiriens de l’INA, bien sûr, mais aussi des employées de diverses ambassades en poste à Abidjan, des enseignants, des missionnaires américains, beaucoup de jeunes Français effectuant leur service civil, et enfin des épouses d’ingénieurs expatriés - comme moi – ou de commerçants – comme Muriel.  Certains lisant la musique, d’autres pas. Et que des pièces a cappella présentent l’avantage de pouvoir être chantées partout.

Comme toutes les associations à but non lucratif, l’Ensemble vocal d’Abidjan est placé sous l’autorité d’un président.  Nous avons trouvé la perle rare en la personne du médecin général Gilbert Raffier [sur notre photo, entouré d’Africains], un médecin militaire ayant exercé dans la plupart des pays d’Afrique (République Centrafricaine, Côte-d’Ivoire pour un premier séjour, puis Zaïre), avant de revenir en 1981 terminer sa carrière dans la capitale ivoirienne, en compagnie de son épouse Mija – l’une de nos sopranos.

 

L’une des plus belles réalisations de Gilbert Raffier fut, en 1963, de transformer une petite léproserie de brousse en un hôpital bien équipé, dans le village de Manikro, à huit kilomètres de la ville de Bouaké, en plein cœur du pays baoulé.  Puis, devant le nombre de plus en plus élevé de malades guéris mais dans l’impossibilité de retourner dans leur village d’origine – dont ils avaient été chassés par la population –, d’avoir fait construire des logements non loin de l’hôpital et d’avoir distribué des terres à ces paysans à nouveau capables désormais de les cultiver, d’assurer ainsi leur subsistance - et celle des malades encore en traitement.

Légitimement fier de cette réussite exemplaire, Gilbert Raffier n’a pas résisté longtemps au désir de faire se rencontrer ses deux « bébés » : l’Ensemble vocal d’Abidjan et la léproserie de Manikro. Comme nous devions donner un concert, un samedi soir, au Centre culturel Jacques-Akka de Bouaké (aujourd’hui détruit par la guerre civile qui a coupé la Côte d’Ivoire en deux), pourquoi ne pas, le lendemain matin, pousser jusqu’à Manikro pour y animer la messe dominicale ? (Je vous parle d’un temps où l’Islam était encore minoritaire dans le centre du pays).

Une quarantaine de choristes se sont donc retrouvés un beau dimanche de mars, leurs malheureux coccyx mis à mal par des kilomètres de piste en tôle ondulée, dans la petite chapelle de la léproserie. Nous avons avec nous Ranzie Mensah, somptueuse chanteuse ghanéenne à la voix de velours, qui nous fait l’honneur de chanter les solos des quelques gospels figurant à notre programme.  À notre arrivée, la petite chapelle – des rangées de bancs de bois sous un simple toit de tôle avec des murs à claire-voie laissant largement passer une légère brise extérieure – est pleine comme un œuf.  Si je remarque vaguement, du côté droit, un groupe de personnes assises sur des nattes, si j’entrevois même un djembé et un balafon (xylophone africain), je ne leur prête guère attention : je suis à cette époque encore trop tendue avant un concert, fût-il modeste comme celui-là, pour me laisser distraire.  Et l’office commence, la chorale intervenant, sur un signe du prêtre, avec des polyphonies religieuses courtes et faciles. Puis vient mon tour de diriger Daniel saw the stone, un negro spiritual particulièrement gai, enlevé et swingant.  À peine Ranzie a-t-elle entonné le thème que se déchaînent dans mon dos tout un tas de percussions parfaitement synchrones, en parfaite symbiose avec ce que nous chantons, sans que nous ayons répété avec elles le moins de monde.  Notre petit gospel sans prétention s’en trouve magnifié.

Ravie, je vais ébaucher un grand sourire quand je vois mes choristes se décomposer littéralement sous mes yeux : certains pâlissent, d’autres plongent dans la partition, quelques-uns, et surtout quelques-unes, ne pouvant retenir leurs larmes, sans que je ne puisse deviner la raison de cette violente émotion que tous semblent partager, Ranzie la première.  Je ne comprendrai qu’à la fin du morceau : en réintégrant le groupe pour laisser ma place à Muriel, je réalise que l’orchestre de percussions qui vient de nous accompagner est formé de lépreux dont la plupart n’ont plus de nez, plus de jambes, plus d’yeux - voire plus de mains : les baguette du balafon sont accrochées par des lanières de cuir aux moignons de celui qui en joue.  Le premier choc passé, je suis aussitôt frappée par quelque chose d’incroyable : la joie qui illumine tous les visages, ceux des musiciens comme ceux des fidèles, les larges sourires de tous ces gens envers lesquels nous n’avions jusqu’à présent que la plus grande compassion.  C’est dans un état second, pour ne pas dire en pilotage automatique, que les choristes, Ranzie, Muriel et moi allons terminer cette animation musicale.

 

Gilbert Raffier nous ayant dit et répété que la lèpre n’est contagieuse que pour les organismes dénutris et affaiblis, c’est sans appréhension aucune qu’à la fin de la messe nous voyons les malades se précipiter vers nous et nous prendre dans leurs bras, rayonnants de joie et de reconnaissance : non seulement parce que nous avons chanté pour eux, mais, tout simplement, parce que nous sommes venus leur rendre visite ; à eux qui, dans la société africaine, sont encore considérés comme des porte-malheur.  Gilbert Raffier, que tout le monde semble adorer ici, jubile de notre surprise : lui sait depuis longtemps que les lépreux, leur maladie une fois stoppée (« blanchie », dans le jargon médical), sont les gens les plus gais de la terre.  Ayant souvent consulté trop tard, ils ont certes, pour la plupart d’entre eux, perdu un membre ou deux, une partie du visage, voire la vue, mais leur joie de vivre est restée intacte.  Ce qui nous remplit tous de confusion : combien sommes-nous, en effet, qu’un kilo de trop, un bouton indésirable, une contrariété professionnelle ou familiale plonge dans les affres ? Que pèsent nos problèmes face à cette extrême dégradation physique dont les victimes semblent faire si peu de cas ?  C’est une leçon que je n’ai jamais oubliée : dans les heures difficiles, je revois le grand sourire du joueur de balafon manchot, et le fardeau me semble un peu moins lourd.