de l’Atelier des Feuillantines avec l’équipe Interaction Musicale Temps Réel de l’Ircam

 Fabrice Guédy, IRCAM, Atelier des Feuillantines

 {Fabrice Guédy, Frédéric Bevilacqua, Nicolas Rasamimanana, Norbert Schnell, Emmanuel Fléty}@ircam.fr

{Caroline Delabie, Floriane Rigolot}@feuillantines.com

 Cet article présente six expérimentations musicales sur la thématique du geste dans des situations ayant trait à l’enseignement, menées conjointement par l’Atelier des Feuillantines et par l’équipe Interaction Musicale en Temps Réel de l’Ircam. Ces expériences ont permis à des élèves et à des enseignants d’employer des technologies à l’état de recherches afin d’en orienter certains aspects dans une visée pédagogique.

 L’IRCAM et l’Atelier des Feuillantines

 L’équipe de recherche IMTR de l’Ircam a pour but de développer une réflexion et des outils orientés vers le temps réel. Ces outils peuvent être des traitements sonores, ou concerner la capture ou la compréhension du geste musical. Ils sont souvent le résultat d’une interaction particulière avec un compositeur, un instrumentiste, ou un enseignant. Parmi les outils utilisés dans les expériences décrites dans cet article, on trouve aussi bien de simples traitements que des outils plus aboutis comme le suivi de geste contrôlant un enregistrement. Par suivi de geste, nous entendons la possibilité d’enregistrer des mouvements comme par exemple la battue d’une mesure, grâce à un dispositif de capteurs mesurant les accélérations et les rotations de la main qui le tient. Les données numériques de ces enregistrements peuvent alors être comparées à des données arrivant en temps réel de la part d’un élève ou d’un enseignant, et permettre de ralentir ou d’accélérer un enregistrement sonore.

 

L’Atelier des Feuillantines est une école de musique et d’arts plastiques qui donne l’opportunité aux élèves d’utiliser dans des créations personnelles ou collectives les connaissances qu’ils acquièrent en cours théoriques ou en cours d’instrument. Les cours de musique sont constitués d’une classe de piano, de deux classes de violon et de six niveaux de formation musicale. Ce dernier cours introduit des notions l’histoire de l’art et d’ethnomusicologie dès les premiers niveaux, en même temps que le solfège traditionnel. Une thématique particulière oriente le travail de chaque année scolaire, et fait l’objet de masterclasses pour les meilleurs élèves. A titre d’exemple, une année a été consacrée aux variations Goldberg, dont nous allons décrire deux expériences réalisées en audition publique par les élèves.

 

Les trois premières expériences décrites concernent les collèges, les trois dernières les enseignements spécialisés avec des élèves instrumentistes. Pour chaque expérience nous avons cité la classe et l’établissement avec lequel nous avons travaillé, auquel il convient à chaque fois d’ajouter les élèves de l’Atelier des Feuillantines.

 

 audition publique des élèves de l’Atelier des Feuillantines au lycée Henri IV à Paris

A            Les projets concernant les collèges / lycées

 

Forbidden Planet (classes de 5ème et de 3ème, Collège Camille Claudel, Collège Henri IV, Collège Lavoisier, Paris)

 

« Forbidden Planet » est un film réalisé en 1956 par Fred Wilcox. Il s’agit d’une transposition de « La Tempête » de Shakespeare dans un univers de science fiction. La raison essentielle du choix de ce film pour monter un projet réside dans la méthode employée pour composer sa musique, entièrement réalisée à l’aide de dispositifs électroniques de l’époque, par Louis et Bebe Barron. Le projet a consisté à faire recomposer la musique du film par les élèves, à l’aide de dispositifs et de processus musicaux conçus par eux. Dans un deuxième temps, nous avons fait entendre ces productions des classes de musique à des classes d’arts plastiques, en demandant aux élèves de produire à leur tour les images supposées être à l’origine de ces sons. En dernier lieu, nous avons fusionné les créations musicales et visuelles dans de petits videogrammes, et comparé chaque résultat avec chaque scène du film à l’origine du processus.

 

Pour mener ce projet, nous avons élaboré le cheminement pédagogique suivant : après la première projection du film et les premières discussions avec les élèves, un travail sur « La tempête » s’est amorcé en cours de Français avec leur professeur, Julie Quentin. En parallèle, le professeur de musique, Véronique Jan, a élaboré des séquences pédagogiques sur  les paramètres du son, la musique descriptive, les traitements sonores (en utilisant le logiciel Musique Lab 2). Enfin un ensemble de cours sur la musique électroacoustique ont été donnés par Fabrice Guédy, aux différents collèges et à l’Atelier des Feuillantines. Ils étaient axés autour de 5 thèmes : l’analyse d’extraits d’une œuvre électroacoustique (Mortuos Plango de Jonathan Harvey), la pratique musicale (notamment avec la classe de piano des Feuillantines), l’appropriation de la technologie de capteurs de geste, l’exploration de paramètres sonores par le geste, la création de l’environnement sonore de scènes du film.

 

 

 

 

Cours de Fabrice Guédy au collège Camille Claudel

Travail sur les capteurs à l’Atelier des Feuillantines

Projection du film sans le son devant les élèves munis de capteurs.

 

La production des ateliers d’arts plastiques s’est faite pendant l’écoute des enregistrements. Les réalisations personnelles  des élèves ont employé des techniques traditionnelles et parfois des performances sur certaines séquences sonores.

 

L’articulation du projet a donc suivi 5 phases réparties sur deux ans

 

Phase 1 :

           Etudier les premiers procédés de création de sons électroniques

           Elaborer des processus à l’aide du logiciel Musique Lab Audio

           Relier ces processus à des capteurs Phase 2 :

           Mettre les élèves dans la situation des pianistes de la période du muet : Projeter les scènes muettes, et par équipes de 4 leur faire créer un environnement sonore Phase 3 :

           Envoi des fichiers sonores à des enseignants d’arts plastiques, sans montrer les images qui en sont l’origine

           Leur demander de les produire Phase 4 :

           Remise de prix au Lycée Henri IV en juin 2007 pour récompenser les plus belles réalisations Phase 5 :

           Y a-t-il un rapport entre le son d’origine et le son d’arrivée ?

           Y a-t-il un rapport entre l’image d’origine et l’image d’arrivée ?

           Autrement dit : y a-t-il une information « cachée » qui a réussi à « survivre » aux différentes étapes de réécriture, et dont les élèves auraient eu l’intuition ?

 

La transposition des personnage a d’abord fait l’objet d’une étude par le professeur de lettres : Prospero et Caliban deviennent Morbius et Robby le Robot, tandis que Miranda devient Alta dans le film :

Puis, dans un second temps, le travail sur la caractérisation des personnages ou des objets (comme la soucoupe volante), a conduit un travail de composition de processus sonores les représentant. Afin d’enrichir le vocabulaire musical des élèves, un ensemble de cours ont été articulés autour, d’une part, du processus de composition présent dans certaines œuvres analysées, (Mortuos, Voirex de Leroux, Messe Notre-Dame de Machaut), et d’autre part par l’étude de mouvements autour de l’emploi de la machine dans l’œuvre d’art (notamment les bruitistes Italiens). Dans un second temps, de petits groupes de 3 à 5 élèves ont réfléchi sur la manière de contrôler ces processus sonores à l’aide de gestes. Là encore, afin d’enrichir leur réflexion, les élèves ont étudié certains gestes instrumentaux à l’aide de videos afin de réfléchir sur le lien entre certains types de gestes et certains « effets musicaux ». Les supports de cours développés ont concerné aussi bien le répertoire baroque (comparaison du geste et de la sonorité de Glenn Gould et de Valentina Lisitsa dans la partita en do mineur de Bach : 

Deux gestes différents pour un même passage, à des tempi équivalents

 

 

La levée de la transition entre le grave et l’andante dans la partita BWV826 par Valentina Lisitsa

Le même passage par Glenn Gould

Par ailleurs, les élèves ont assisté à une projection du film de Louis Malle « ascenseur pour l’échaffaud » , étayé par un documentaire ou le réalisateur explique la manière dont Miles Davies improvisait devant les scènes muettes du film, méthode qu’allaient justement  à leur tour employer les élèves afin de recomposer la musique de certaines scènes de Forbidden Planet. Des équipes se sont donc construites pour chaque scène en répartissant les rôles de manière à ce que, pour chacune d’elles, un seul élève contrôle un processus sonore associé à un personnage, un objet, ou un phénomène, comme par exemple une montée de tension.

En dernier lieu, cette transposition des personnages a motivé une transposition du geste instrumental dans le domaine des arts plastiques qui a conduit notamment à trois techniques (Elèves de la classe de Maria Jerkovik):

 

 

 

coulée d’encre par manipulation du support

Peinture en tenant plusieurs pinceaux orientés différemment

Plusieurs pinceaux tenus par deux élèves face à face (canon, imitation…)

Je suis belle, O Mortels, comme un rêve de pierre (classe de 3ème Collège Sévignée, Paris)

 

Ce projet a été mené par les enseignants de l’Atelier des Feuillantines avec des élèves de 3ème et des enseignants du collège Sévignée à Paris. Il est lui-même l’émanation d’un projet impliquant des classes d’arts plastiques et le musée du Louvre. Dans un premier temps, une élève de 3ème en classe de danse a exploré un ensemble de traitements contrôlés par ses gestes. En tenant un module de capteurs, les différents gestes chorégraphiques qu’elle improvisait en écoutant un enregistrement lui permettaient d’en contrôler les traitements.

 

La première exploration des possibilités techniques permises par le module de capteurs tenu dans la main

 

 

Une seconde série d’expériences ont été menées pour associer aux traitements sonores diverses postures et transitions entre postures, les deux méthodes pouvant être imbriquées.

 

 

durant la même répétition, les capteurs ont été fixés sur les coudes, les poignets et les genoux 

 

Après les premières semaines d’explorations, une performance a été élaborée avec les élèves et les enseignants. Il s’agit d’une libre adaptation du vers de Beaudelaire extrait du sonnet « la beauté » :  « je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre ». A partir d’un ensemble de poèmes déclamés par des élèves étrangers dans leur langue natale, des traitements consistant à dédoubler, emmêler les voix d’une manière commandée par les gestes de l’élève danseuse, munie de ses capteurs. Cette performance s’est déroulée au Lycée Henri IV à Paris, sous la coupole de la bibliothèque. Au centre, un siège accueillait chaque élève, muni d’un micro casque HF, déclamant un poème à tour de rôle. Une élève « passeuse » « saisissait » alors les mots de la bouche disant le poème, et, semblant les tenir dans sa main, allait les porter aux anges surmontant une colonne. Pendant son déplacement du centre de la coupole aux colonnes, les voix semblaient se dédoubler en autant de voix qu’il y avait de têtes d’anges au sommet de la colonne. Au pied de celle-ci, la danseuse d’abord agenouillée s’animait alors, et les capteurs qu’elle avait fixé sur ses genoux, coudes et poignets, contrôlaient des successions harmoniques appliquées aux différentes voix dédoublées. Puis la voix était à nouveau saisie par la passeuse de la bouche des anges pour les rapporter au centre de la pièce. Durant ce déplacement les différentes voix étaient progressivement fusionnées afin de devenir unique au moment ou elles réintégraient la bouche de l’élève assise. Ce processus étaient itéré avec plusieurs élèves et plusieurs colonnes avec des nombres d’anges, donc de voix, différents.

 

 

 

La forme particulière de cette performance a permis d’expliciter la notion de polyphonie et de monodie. La liste d’accords correspondant aux voix d’anges a été conçue avec les élèves de formation musicale de l’Atelier des Feuillantines afin d’associer une couleur harmonique particulière à chaque langue. 

Une dentelle s’abolit

 

Ce projet a été mené avec trois élèves de seconde, aux lycées Lavoisier, Sévignée et Hélène Boucher, à Paris. Deux d’entre elles n’étaient pas instrumentistes, la troisième est pianiste. Le contexte de travail a été celui de leur cours de formation musicale. Le contenu du cours était organisé autour de la notion de topologie, à travers l’étude de différents espaces : notes, tonalité, accords, spectre, et leurs différents maillages, continuités ou discontinuités. Voici des exemples d’espaces étudiés par les élèves :

 

 

 

Le tonnetz (Hugo Riemann)

Euler

Analyse des catacombes (extrait des tableaux d’une exposition), au moyen d’un réseau de notes par J-M Chouvel

 

 

 

 

Spectre (multiphonique de saxophone, signal et spectre)

Spectre (2) : Triangle vocalique

Sonagramme de partiel de Grisey dans l’analyse de J.-L. Idray

 

Les élèves ont bénéficié de cours d’arts plastiques sur les différents espace de couleur et de  variations, permettant à l’une d’entre eux d’élaborer une performance sur ce sujet. Les trois projets ont été : « Jours sur toile », (travail sur le temps lisse ou strié, spécifiquement détaillé ci-dessous), « la dame à l’hermine » autour de l’image animée, et un travail sur l’espace symbolique autour d’une chanson de Patti Smith. Voici la configuration du dispositif lors de l’audition publique au Lycée Henri IV à Paris :

Une tablette graphique et un stylet permettent de parcourir une image projetée devant le public. La pression et l’orientation du stylet définissent la manière dont est modifié ou produit un son, défini par sa position sur l’image et par la couleur capturée sous sa pointe.

 

Le premier travail a consisté à utiliser la géométrie des dentelles pour relier la forme et l’énergie d’un geste à un phénomène rythmique. Nous nous sommes procuré un ancien catalogue illustré de dentelles de calais. A partir des images numérisées nous avons développé un logiciel permettant de recueillir les informations de couleurs en passant un stylet à la surface de l’image. En déplaçant le stylet suivant des lignes droites ou courbes, en s’autorisant ou non la levée de la pointe, nous avons dégagé des formules musicales à partir des classifications suivantes :

 

Les motifs périodiques à une dimension :

 

Les deux autres projets menés par des élèves lors de cette audition ont concerné l’emploi du même type de technique, d’une part sur une figure géométrique composée comme une partition, d’autre part sur des images animées : une élève de FM également en arts plastiques a concaténé des fondus enchaînés de toiles qu’elle a eu l’occasion d’étudier :

 

En associant des traitements spécifiques à des couleurs, le passage du stylet sur les dégradés de couleurs permettait de paramétrer ces traitements appliqués sur des œuvres musicales contemporaines des peintres concernés. Le double mouvement du fondu ajouté à celui du stylet créait une animation très spécifique du son.

Le public de l’audition :  

B            Les projets concernant les enseignements spécialisés

 

Canon de gestes

 

Cette performance a pour objet de mélanger des élèves instrumentistes et non instrumentistes, dans une forme musicale proche du canon. Il s’insère dans une série d’expérimentations diverses menées par les élèves à l’Atelier des Feuillantines depuis plusieurs années. Le principe consiste à improviser (dans le cas ci-dessous, sur les notes dérivant des lettres de leurs prénom d’après l’alphabet gématrique employé par Bach). L’improvisation est enregistrée sur une minute environ, puis l’élève s’arrête et elle est réentendue en boucle. Un second élève intervient alors, et imite la gestuelle de l’instrumentiste qui vient d’enregistrer. Ses bras sont munis de capteurs qui contrôlent différents traitements appliqués à ce son. Lorsqu’il s’arrête, l’instrumentiste reprend alors et tente d’imiter sur son instrument les effet qu’il a entendu appliquer sur son premier enregistrement. Cette nouvelle session est à nouveau enregistrée et entendue en boucle, et un autre élève va à nouveau imiter les mouvements qui cette fois-ci avait pour but d’imiter sur l’instrument les traitements électroniques… et ainsi de suite en bouclant dans une sorte de double imitation : celle des gestes d’un instrument, et celle d’effets électroniques. Les images ci-dessous illustrent une variante de cette expérience : trois instrumentistes (un pianiste, une violoniste et un violoncelliste improvisent à tour de rôle, et deux élèves munis de capteurs vont imiter leurs gestes. Le fait d’employer un nombre différent d’instrumentistes et de non instrumentistes permet de permuter les couples imité / imitateur.

 

1 la « cuilleuse de son » : une élève approche un micro de la table d’harmonie du piano pendant

l’improvisation d’un élève

2 le son enregistré est entendu en boucle, tandis qu’au fond, une élève munie de capteurs aux poignets imite les gestes du pianiste. Ses mouvements contrôlent des traitements appliqués au son enregistré.

3 la « cueilleuse de son » approche alors son micro de la violoniste qui improvise à son tour

4 pendant que le son du violon est entendu en boucle, des traitements lui sont appliqués par l’élève, muni de capteurs, qui imite le geste du

violoniste

 

Le paradigme de la direction d’orchestre

 

Cette série d’expériences consiste à utiliser un dispositif qui peut tenir entre les doigts de la main et qui contient un ensemble de capteurs, accéléromètres et gyroscopes. Les données de mouvement recueillies en temps réel permettent de contrôler la lecture d’un son enregistré en le dilatant (ralenti) ou en le comprimant (accélération).

La première expérience s’est faite lors d’un cours de solfège ou les élèves apprenaient la battue. Après plusieurs explications théoriques et pratiques, nous avons utilisé les deux premières pages de la seconde partie du Sacre du Printemps pour faire un exercice. Dans un premier temps, le professeur bat la mesure en écoutant un enregistrement de l’œuvre. Dans un second temps, les élèves doivent « rejouer » à tour de rôle le même fragment musical. Pour cela, les mouvements de la battue de l’élève sont comparés avec ceux enregistrés par l’enseignant, et permettent de ralentir ou d’accélérer l’enregistrement en temps réel.

 

Un cours de formation musicale à l’Atelier des Feuillantines : à gauche, le professeur enregistre le mouvement de battue, à droite, l’élève « rejoue » le fragment musical en tenant un module de capteurs et en reproduisant le bon geste de battue.

 

Lors de la restitution, si l’élève a un mouvement trop rigide, la tête de lecture virtuelle va parfois « sauter », ne reconnaissant pas toute la trajectoire du geste mais certains moments de celui-ci seulement. Le rythme va donc se transformer d’une manière où une série de croches régulières, par exemple, vont se transformer en séries de

croches pointées suivies de double-croches.               à             rendant audible par le rythme un défaut de souplesse, et permettant la correction de ce défaut à l’oreille.

 

La même application a été utilisée afin de contrôler l’enregistrement de l’accompagnement d’un concerto durant son exécution par un élève : 

 

 

Le second mouvement du concerto en fa mineur de Chopin joué par un élève tandis qu’un autre l’accompagne en battant la mesure. Le dispositif de capteurs qu’il tient lui permet de ralentir ou d’accélérer

l’enregistrement. Audition publique de la classe de piano de l’Atelier des Feuillantines. La même expérience a été menée avec d’autres élèves l’année suivante lors de l’exécution du concerto en Sol de Ravel.

 

 

Retrouver le geste de direction dans d’autres gestes « travaillés »

 

Dans certains cas, une technologie de suivi de geste peut s’avérer inutile, comme par exemple dans un accompagnement de concerto fait de pizzicati. Dans l’expérience ci-dessous, nous avons utilisé un enregistrement de l’accompagnement en pizzicati du concerto pour clavecin en fa mineur de Bach. Le second mouvement était joué par un élève au piano, tandis qu’une élève danseuse tenait dans sa main un dispositif mesurant l’énergie globale d’un geste. Au-delà d’un seuil, un pizzicato était déclenché, et ainsi de suite. Une série de répétitions ont mis en évidence la difficulté pour une danseuse de contrôler la musique sur laquelle elle danse. L’intentionnalité du geste est différente dans les deux cas et s’est révélée incompatible.

 

 

Une élève essayant de mélanger des ports de tête issus de la danse classique avec des mouvements de poignet de danse baroque. Le module de capteurs tenu dans une main mesurait les pics d’énergie pour déclencher les pizzicati de l’accompagnement du concerto en fa mineur de bach, joué par un autre élève, au fond. (Juin 2009 à l’Atelier des Feuillantines).

 

Enfin, le même dispositif électronique a été employé non pas en le tenant dans la main, mais en l’accrochant à un pinceau. Des élèves d’arts plastiques de l’Atelier des Feuillantines ayant étudié les techniques de « dripping » de Jackson Pollock ont imaginé une performance ou les pizzicati de l’accompagnement étaient déclenchés par chaque « drip » du pinceau. Après de nombreuses répétitions, la configuration retenue a consisté à matérialiser les différentes phrases du concerto par des couleurs différentes. Lors de l’audition publique, plusieurs pots de couleurs étaient disposés tout autour de la toile posée sur le sol, et l’élève, en se déplaçant autour, « jetait » une même couleur par phrase. A la fin de la pièce, la toile représentait une certaine interprétation des phrases, car même si l’intensité du geste ne faisait que déclencher les pizzicati sans influer sur leur intensité, la densité des couleurs dessinait comme une image de l’interprétation.

 

 

La performance en audition publique

Les mêmes élèves en répétition à l’Atelier des Feuillantines

 

Il nous est apparu que le principal apport de cette expérimentation a été de chercher et de retrouver parfois les deux briques fondamentales du geste musical, à savoir la levée et la détente, dans d’autres gestes artistiques. L’expérimentation suivante a consisté à le trouver dans des gestes sans visée artistique.

 

La séparation de l’arsis et du thésis entre deux élèves différents Utilisation en cours de Formation Musicale et performance collective : le concerto en fa mineur de Bach

 

 

Une série de cours de formation musicale centrés sur la pulsation plus que sur la battue ont été produits à l’Atelier des Feuillantines en utilisant un ballon en mousse dans lequel nous avons placé le module de capteurs détectant la levée et la détente. Le dispositif a permis de travailler plusieurs configurations : 

Les niveaux et les tranches d’âges concernés étaient : débutants (7 – 10 ans), élémentaires (9 - 12 ans), moyens (10 – 13 ans), et supérieurs (14 – 17 ans). Chaque classe est constituée de 6 à 10 élèves.

Le premier exercice a consisté, pour tous les groupes, obtenir la meilleure régularité possible en lançant le ballon en l’air et en le rattrapant sois-même. Lors de sa réception, un pizzicato de l’accompagnement du concerto était déclenché, rendant audible d’éventuelles irrégularités. Lorsque chaque élève a réussi à obtenir une bonne régularité, d’abord seul puis en accompagnant le pianiste, nous avons fait le même exercice à deux, puis à trois, quatre et enfin toute la classe. Dans ce dernier cas, nous avons constaté une grande influence de la « géométrie » adopétée lors de la disposition des élèves dans l’espace :

 

 

 

Cercle : Chaque élève passe à son voisin

Etoile : chaque élève passe à un élève qui n’est pas son voisin

Rayons : libre choix de l’élève placé au centre

 

Le troisième type a été jugé par les élèves comme le plus facile. Nous attribuons ce jugement à la qualité de l’élève « 1 » situé au centre, sachant « mettre en attente » par le regard le récepteur du ballon, comme le ferait un chef d’orchestre pour donner un départ, l’architecture en étoile ayant été jugée la plus délicate. Pour les niveaux élémentaires et moyens, nous avons constaté la mise en place de stratégies de jeu, visant à « piéger » l’autre conçu comme un adversaire, pour cette raison, l’exercice a été moins efficace pour ces classes. Enfin pour les niveaux superieurs, nous avons pu facilement mettre en place visant à rendre le phrasé et la forme explicites. Pour mettre en évidence le phrase, les élèves de cette classe ont pu travailler un léger ralenti du ballon dans les zones de cadences, avec reprise du tempo initial après. Par ailleurs, nous avons constitué quatre groupes différents, le ballon devant rester dans le même groupe pendant une même phrase, et changer de groupe en changeant de phrase. Nous avons essayé également de rendre audible les modulation en associant chaque tonalité à un groupe spécifique, le ballon devant changer de groupe lors d’une modulation :

A gauche : un groupe d’élèves se voit attribué une phrase (groupe 1), à droite : un groupe d’élève se voit attribuer une tonalité : (groupe 1 la bémol majeur, groupe 2 : ré bémol majeur)

 

Enfin, à l’issue de l’audition de fin d’année, les élèves ont investi le cloître du lycée Henri IV et se sont disposés en quatre groupes, un piano ayant été installé au centre. Le professeur jouant la partie soliste, ses élèves l’ont accompagné en faisant passer le ballon de groupe en groupe en fonction des phrases, comme dans les exercices effectués durant leurs cours de formation musicale.

 

Le sixième canon des variations Goldberg joué aux échecs

 

Durant l’année 2008 – 2009, le thème de travail d’un grand nombre d’élèves de l’Atelier des Feuillantines était Bach, et notamment les variations Goldberg. De nombreux cours collectifs explicitant la forme particulière de l’œuvre, son contexte historique ainsi que plusieurs masterclasses ont été dispensés. Le professeur a demandé aux niveaux avancés de travailler particulièrement le canon à la sixte (variation 18), qui a fait l’objet d’une analyse particulière en vue d’une expérimentation sur le geste, tirant parti des l’expériences précédentes. Ce canon écrit « Alla breve » est particulièrement audible, contrairement aux autres canons de l’œuvre. Il se compose de phrases extrêmement courtes, parfois réductibles à une seule note. Pour cette raison, nous avons demandé à deux élèves, durant l’audition de plusieurs versions enregistrées de l’œuvre, de matérialiser selon eux le moment de l’arsis et du thesis d’une voix qui leur était attribuée, en déplaçant une gomme, comme s’il s’agissait d’un jeu de société.

 

Deux élèves déplaçant alternativement une gomme pour matérialiser le mouvement de la voix qui leur est attribuée

 

Après cet exercice « d’entraînement » qui nous a permis d’observer les variations de mouvement en fonction des versions, nous avons produit une partition du canon ou nous avons rajouté des « voix » concernant le geste, dans lesquelles nous indiquons par des intensités et par des durées la force et « l’étalement » d’un geste, aligné avec la voix concernée, ainsi que son impact sur cette voix :

 

Enfin, lors de l’audition de fin d’année, nous avons réalisé une performance de cette variation immédiatement après son exécution « normale » par un élève de piano. Deux élèves jouaient aux échecs, et le déplacement de chaque pièce contrôlait chaque phrase de leur voix. Lorsqu’une pièce était levée, ce mouvement correspondait à la levée du chef d’orchestre ou à l’arsis de la phrase, lorsque la pièce était posée, cela correspondait au thesis de la phrase. Si l’élève restait avec la main en l’air en tenant une pièce, la phrase était dilatée, et s’il faisait le mouvement très rapidement la phrase était comprimée dans le temps. Chaque élève contrôlant sa propre voix, la difficulté consistait à rendre audible le canon tout en semblant faire une partie d’échecs.

 

 

 

La variation « jouée aux échecs » en audition publique

La même variation avec 4 élèves en audition au lycée Henri IV. Chaque voix est contrôlée par deux élèves au lieu d’un, l’un pour la levée, l’autre pour la détente.

 

Conclusion

 

Les projets décrits ci-dessus ont parfois été conduits en lien avec des projets européens ou nationaux, dans le cadre desquels il a été jugé utile d’élaborer des « scenarios pédagogiques ». Aujourd’hui nous pensons que ce procédé de « validation » est obsolète. En effet, le rapport entre technologie et pédagogie s’est inversé ces dernières années. Les élèves notamment portent sur eux toute sortes de dispositifs technologiques de capture de geste, allant du mp3 dont le tempo est contrôlé par des capteurs situés dans leurs chaussures, aux consoles de jeu intégrant de plus en plus le geste.

En faisant un bilan de ces différents projets, nous pensons que c’est précisément le côté iconoclaste et

aventureux qui en a fait l’intérêt : les élèves se rendaient compte que leurs enseignants étaient en train d’inventer « en temps réel » une utilisation non prévue d’un objet afin de faire des cours de musique, tant instrumentaux que théoriques. Avec l’intrusion d’enjeux commerciaux autour de ces technologies disparaît l’esprit « rebelle » qui plaisait aux élèves, et l’enseignant risque de se transformer non plus en précurseur mais en « suiveur » d’un mouvement motivé essentiellement par ce qui est perçu comme une volonté de contrôle.

Afin de contourner cet obstacle et poursuivre ces expérimentations, il nous semble important d’élaborer des outils sans préjuger de leur usage, et de laisser ce dernier à l’initiative des enseignants.

 

L’ensemble de films d’audition sont visibles sur le site www.feuillantines.com

Du travail de répétition non accessible sur le site est visible sur http://www.vimeo.com/user2547476/videos

 

Remerciements :

 

Plusieurs des expériences décrites ont été soutenues par l’Agence Nationale pour la Recherche, projet Interlude.

 

Bibliograhie :

 

F. Bevilacqua, F. Guédy, N. Schnell, E. Fléty, N. Leroy, " Wireless sensor interface and gesture-follower for music pedagogy", Proc. of the International Conference of New Interfaces for Musical Expression (NIME 07), p 124-129, 2007 

 

Bevilacqua, F., Zamborlin, B., Sypniewski, A., Schnell, N., Guédy, F., Rasamimanana, N. « Continuous realtime gesture following and recognition », In  Embodied Communication and Human-Computer Interaction, volume 5934 of Lecture Notes in Computer Science, pages 73–84. Springer Berlin / Heidelberg, 2010.

 

The Collected Works of John Dewey, 1882- 1953, edited by Jo Ann Boydston (Carbondale  and Edwardsville: Southern Illinois University Press, 1969-1991) 

 

Guédy, F. « La Rousserolle Effarvatte d’O. Messiaen reconstruite par des élèves », Actes des 10èmes Journées d’Informatique Musicale, Montbéliard, 2003 

 

Guédy, F. « Musique Lab 2, un environnement pour la pédagogie musicale ». L'Inouï, Vol. 2, Ircam – Editions Léo Scheer. 

 

Guédy, F. « Le traitement du son en pédagogie musicale ». L'Inouï, Vol. 2, Ircam –Editions Léo Scheer. 

 

N. Rasamimanana, F. Guedy, N. Schnell, J.-P. Lambert, F. Bevilacqua. Three pedagogical scenarios using the Sound and Gesture Lab, in Proceedings of the 4th i-Maestro Workshop on Technology-Enhanced Music Education, Genova, Italy, pp. 5-10, 2008.