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Catégorie : Articles

Jusqu’à présent célèbre pour les deux traités qui mirent fin, en 1713, à la Guerre de Succession d’Espagne, Utrecht vient de gagner des galons tout aussi importants : entre le 17 et le 26 juillet 2009, cette pittoresque petite ville située entre Rotterdam et Amsterdam a abrité la XVIIe édition d’Europa Cantat.  Il s’agit d’un rassemblement, à l’origine limité à l’Europe mais désormais mondial, de chœurs amateurs ainsi que, comme l’auteur de ces lignes, de choristes ou chefs de chœur isolés venus des quatre coins de la planète pour, en un laps de temps très court et avec des chefs de haute volée, étudier des œuvres en général peu connues.  Europa Cantat, qui se tient tous les trois ans dans un pays différent, est en réalité le laboratoire mondial du chant choral amateur : on y peut entendre et étudier des œuvres qui soit n’ont jamais été chantées en dehors de leurs pays d’origine, soit demandent des moyens - solistes et musiciens professionnels en grand nombre – dont peu de chœurs amateurs peuvent se prévaloir.La pluie et le vent (nous étions bien en Hollande !) n’ayant jamais empêché personne de chanter, ces dix jours-là furent aussi exaltants qu’exténuants : de 9h à 12h30, chaque atelier (il y en avait 22 au total, en comptant les ateliers pour enfants et pour adolescents) travaillait son programme spécifique.  J’avais quant à moi opté pour « Women in harmony », un atelier de « Barber Shop Music » confié à un chef américain, spécialiste mondialement reconnu de ce style de chant typique du sud des États-Unis : son oreille impitoyable nous a permis de chanter juste et a cappella des accords savoureux, où des , mi et mib cohabitaient tant bien que mal - en fait plutôt bien, si j’en juge par la réaction enthousiaste des spectateurs à l’issu de notre concert final.

 

Nos après-midi n’étaient pas mal non plus, avec un premier concert à 15h et un second à 17h : ces « petits concerts », qui se donnaient simultanément dans toutes les églises de la ville, furent l’occasion d’entendre des chœurs constitués du monde entier, et en choisir deux fut un crève-cœur quotidien : en allant écouter un extraordinaire chœur de jeunes filles de Tel-Aviv, j’ai ainsi raté un autre chœur de femmes, d’Italie cette fois, paraît-il excellent.

 

À 19h15, après un repas avalé à la hâte (la haute gastronomie n’ayant jamais été l’objectif prioritaire d’Europa Cantat, ni d’aucun rassemblement de ce type), nous mettions le cap sur le « Chant Commun », dans le grand amphithéâtre qui pouvait asseoir 4 000 personnes.  Ce fut, pour moi, le temps fort de chaque journée : rien n’égale le bonheur de déchiffrer pendant 45’ - avec 2 800 choristes inconnus, lisant tous parfaitement la musique -, dans un recueil distribué à notre arrivée, les somptueuses polyphonies que les responsables musicaux d’Utrecht avaient mis trois ans à collecter : berceuse norvégienne, chant zoulou, mélopée du pays Sioux, prière tchèque, samba, calypso, psaume en hébreu, pour ne citer que les plus remarquables, me voilà - pour le plus grand bénéfice de mes choristes - avec des années de répertoire à exploiter !  À Utrecht plus que jamais, le Chant Commun aura été une véritable mine pour les nombreux chefs de chœur ayant choisi, comme moi, d’y participer chaque soir.

 

Puis la soirée se poursuivait après 20h dans le Grand Auditorium, avec les prestations de groupes néerlandais, afro-américains, suédois, chinois, finlandais, les groupes amateurs alternant avec quelques (rares) groupes professionnels.  Tandis que d’autres concerts se déroulaient parallèlement dans les diverses églises de la ville, nous obligeant, là encore, à faire un choix entre trois ou quatre programmes plus alléchants les uns que les autres.  J’ai ainsi raté, la rage au cœur, le concert de l’atelier « Bernstein on stage » et du Roi David d’Honegger, sans parler de la Messe a cappella en double chœur de Franck Martin, qui affichait complet ! Peut-être le nombre d’ateliers (et donc de concerts de fin de stage) était-il trop élevé, nous mettant dans l’impossibilité d’assister à tous.

 

 

©Utrecht

 

 

 

J’ai malgré tout éprouvé, au cours de cet Europa Cantat qui n’était pas, loin de là, le premier auquel j’assistais, trois chocs esthétiques majeurs : d’abord une extraordinaire Messe en Si de Bach – excusez du peu –, donnée par le chœur et l’orchestre universitaires d’Utrecht. Beaucoup de baroqueux auraient sans doute toussé : les instruments étaient modernes et jouaient donc au diapason 440, le latin était prononcé à l’italienne et le chœur comptait plus de 90 membres. J’ai pourtant rarement été aussi émue à l’écoute de cette œuvre, si difficile que peu de groupes – amateurs ou professionnels – s’y risquent en public : la jeunesse des interprètes, leur joie de servir une partition sublime qu’ils possédaient parfaitement, la précision et l’élégance de leur chef ont fait que ce concert, le plus long de tous, a filé comme l’éclair. Surprise supplémentaire : les étudiants en question se sont révélés, dans leur grande majorité, étudiant en lettres, chimie, droit ou médecine. Seule une petite minorité, parmi les instrumentistes et les solistes, se destinait à la musique !

 

J’ai ensuite découvert la Misatango, dite aussi « Messe de Buenos Aires », de Martin Palmeri, compositeur argentin de 40 ans qui l’écrivit il y a dix ans, et qui dirigeait en personne son atelier. Une messe en latin strictement fidèle à la liturgie, à la polyphonie très savante, mais construite sur un sombre thème de tango, qui parcourt toute l’œuvre avec des accents déchirants que l’instrumentation accentue encore. Œuvre tragique donc, mais facile à monter : outre un chœur mixte de bon niveau, elle n’exige en effet qu’un piano, un quatuor à cordes, un bandonéon, une contrebasse solo et une mezzo-soprano solo. Je me suis fait tout bas la promesse de diriger au plus tôt la Première française de cette messe. Mais le nombre de chefs de chœur français ayant choisi cet atelier - s’étant fait le même serment - risque de rendre la chose difficile !

 

Dernier choc esthétique, et non des moindres : le Stabat Mater de Karl Jenkins (compositeur gallois de 63 ans dont je n’avais jamais entendu parler).  Il s’agit d’une œuvre inclassable, composée en 2008, vaste fresque qui réussit la synthèse des trois religions du Livre, en replaçant la mort du Christ dans son contexte historique et géographique, à savoir la Palestine occupée par les Romains : d’où une alternance d’harmonieuses polyphonies sur le texte latin de Todi, de lamenti en araméen évoquant les pleureuses arabes, de psaumes en hébreu, de douces mélopées en anglais commentant avec tendresse les larmes de Marie, d’épisodes guerriers où se déchaînent les cuivres et où l’on voit véritablement défiler les légions romaines.  Ô surprise, le dixième numéro est un Ave Verum Corpus absolument sublime, tout en douceur, et qui, même s’il n’appartient pas au texte du Stabat Mater, ne sort pas du sujet puisqu’il évoque, lui aussi, la crucifixion.

 

Et que dire des darboukas et autres percussions de l’Orient qui, discrètement présentes dès le début de l’œuvre, prennent peu à peu le pouvoir au cours du douzième et dernier numéro, pour exploser à partir des mots « Paradisi Gloria », suivis d’un « Amen » de plus de 5’ : le « paradis » de Jenkins est sans aucun doute celui des musulmans, avec la fête, la danse, les femmes, les fleurs, le miel, le lait, des fruits à profusion, et des cordes frottées qui semblent prises de folie. On imagine tout à fait des derviches tourner pendant la fin de cet incroyable Stabat Mater, qui s’achève dans une danse hypnotique et sacrée.

 

 

 

En dépit de tant de moments de bonheur, je ramène d’Utrecht un gros regret et pas mal d’inquiétude : l’absence quasi totale d’enfants français dans l’atelier qui leur était réservé, et durant lequel a été montée, en répétant toute la journée, une mini-comédie musicale à couper le souffle.  Des petits Chinois, des petits Russes, beaucoup de Néerlandais, d’Anglais, de Belges et d’Allemands, mais une seule fillette française - dont la maman dirige la chorale de l’école primaire où elle enseigne.

 

Autre constat accablant : si les participants sont en général très jeunes à Europa Cantat, ce n’était pas le cas, à de très rares exceptions près, des Français que j’ai pu croiser ça et là – et qui, pour beaucoup, se sont révélés être, comme moi, des chefs de chœur désireux de continuer à se former et d’engranger du répertoire.  Que sera, dans 20 ans, le chant choral amateur dans notre pays ? Ce chant choral amateur qu’il est de si bon ton, aujourd’hui, de mépriser en haut lieu ? Ce chant choral amateur qui est l’âme d’un pays, et à qui l’on supprime peu à peu ses aides dans l’indifférence générale.  Que nous réserve l’avenir ?