Zuzana Magdalena Maria FERJENČIKOVÁ, récital d’orgue : Regina Cœli.  Die große Orgel der Basilika Unserer Lieben Frau zu den Schotten in Wien in Konzert und Liturgie.  Lade (www.edition-lade.com) : EL048.  TT : 72’54

 

Ainsi que l’indique son sous-titre, ce récital – enregistré sur l’un des plus beaux orgues de Vienne (Mathis, 1995, III-P/49) par sa titulaire – se donne pour programme de concilier les deux fonctions de l’orgue : concertante et liturgique.  Que l’on ne s’y trompe pas cependant : il ne s’agit nullement de juxtaposer vanité virtuose et tiédeur mièvre.  Pour preuve : le « concert » se clôt sur les Études pour piano-pédalier de R. Schumann et la « liturgie » s’ouvre sur l’Orpheus de Fr. Liszt dans la transcription de J. Guillou.  Mais l’intention affichée n’est pas non plus de façade, au contraire.  Ces interprétations seraient bien plutôt vraie prière et vraie musique à la fois ; le saisissant poème symphonique sur le Psaume 4 (Über uns, o Herr, erhebe dein leuchtendes Antlitz!) – une composition personnelle de Z. M. M. Ferjenčíková – témoigne avec éloquence de cette gémellité essentielle.  À vouloir comprendre l’intensité qui s’en dégage, l’on constate comment, grâce à des registrations solistes particulièrement colorées, elle sait couler son jeu dans l’acoustique généreuse de l’église abbatiale sans sacrifier l’acuité du discours.  Car les voix en sortent avec un relief particulier que son agogique très lyrique souligne à l’envi.  Et la tension ne se relâche jamais, mais change de nature, des traits les plus fulgurants de Liszt (Fantaisie et Fugue sur le nom de BACH) aux accords les plus éblouissants de Messiaen (Apparition de l’Église éternelle), est relancée, en une dramaturgie parfaite, par l’irruption des accents rythmiques de Ferjenčíková et se résout dans le mystère d’une méditation grégorienne de Dupré (Regina Cœli).

 

 

 

 

 

 

Au cours de l'année 2010, les hommages les plus internationaux seront rendus à Jean GUILLOU pour son 80e anniversaire.  Au seuil de cette année, il était utile de se retourner sur les nombreuses parutions discographiques ayant jalonné l'année 2009, afin de reparcourir l'activité polymorphe du compositeur-improvisateur-organiste-pianiste-organologue qui ne cesse de marquer son époque d'une griffe puissamment individualisée.  Pour le printemps 2010 sont annoncées diverses parutions discographiques, dont un disque d'œuvres pour orchestre de Jean Guillou, ainsi que la réédition très augmentée et remaniée de son livre L'Orgue, Souvenir et Avenir aux éditions Symétrie, accompagnée de deux CDs enregistrés spécialement par l'artiste en vue de cette nouvelle édition.

 

 

 

Parutions récentes.

 

  • Les premiers enregistrements, 1966-1973.  Vol. 1 : « Les classiques », coffret de 8 CDs Decca : 480 2007.  Vol. 2 : « Les modernes », coffret de 5 CDs Decca : 480 2099.
  • Centenaire de la mort de Liszt à l’Église luthérienne des Billettes. Récital du 23 novembre 1986, 1 CD Augure : AUG-0903 (www.jeanguillou.org).
  • Colloques. Œuvres de Jean Guillou, 1 CD. Augure : AUG-0904 (www.jeanguillou.org).
  • Jean Guillou in Menden .  St. Vincenz 25-26 Oktober 2009, 1 CD Augure : AUG-0905 (www.jeanguillou.org).
  • Présence(s). Vol. 1 : « La Révolte des Orgues », 1DVD Oko Films (www.jeanguillou-dvd.org).

 

 

 

Restructuration (avant liquidation ?) oblige, c’est sous le label Decca que ressortent aujourd’hui les enregistrements que Jean Guillou avait réalisés pour Philips dans les années 60 et 70 et qui avaient déjà été partiellement réédités en CDs voici quelques années dans la collection « Grandes Orgues ».  Parallèlement, la nouvelle maison de l’artiste, Augure, s’apprête plus que jamais à prendre la relève en éditant trois nouveautés : le témoignage d’un récital de 1986 ; des archives s’échelonnant de 1974 à 2008 et offrant, outre des improvisations récentes, deux compositions majeures de l’interprète en première discographique mondiale ; une production spécialement réalisée pour Augure autour d’un concert donné fin 2009 en Allemagne.  Oko Films vient compléter l’ensemble par un DVD, centré sur la captation de la création française d’une partition du titulaire de Saint-Eustache, l’une de ses plus récentes et assurément aussi l’une de ses plus furieuses.  Bref, en cette année qui marque son quatre-vingtième anniversaire, Jean Guillou n’aura jamais été autant sur tous les fronts ; jamais non plus il n’aura autant mérité d’y figurer.  Car cette profusion ne trahit pas une quelconque agitation éditoriale cherchant frénétiquement à commémorer une carrière passée ; tout à l’opposé, elle indique une vitalité inaltérable, une énergie inépuisable, qui irradie comme jamais des enregistrements les plus récents.

 

Aussi ne s’agit-il pas de retracer, à partir de ces gravures, l’évolution de l’art de Jean Guillou. Les anciennes gravures permettent certes de se rendre compte – à les comparer à des versions plus récentes proposées par le même interprète – de différences d’approche essentielles.  La ductilité de la manière de Jean Guillou est ainsi flagrante, notamment lorsqu’il s’agit de ses propres œuvres. Que l’on écoute, par exemple, la présente version Decca de la Symphonie initiatique et qu’on la compare à celle plus récente éditée chez Philips !  Non seulement celle-là est écrite pour trois interprétations successives, enregistrées les unes par-dessus les autres et dans les conditions du studio, et celle-ci réduite à deux couches exécutées simultanément et réalisée en concert ; mais surtout au romantisme enivrant de cette dernière, proprement symphonique, répond la rigueur rythmique étourdissante de la première, précisément initiatique.  Or, ce n’est sans doute pas tant que Jean Guillou comprenne la musique différemment aujourd’hui, mais bien plutôt que, étant riche de tous ces aspects, son écriture est éminemment ouverte à un élan re-créateur qui sache la renouveler.  C’est là une clef de lecture précieuse pour les générations futures d’interprètes de son œuvre ; c’est aussi une leçon d’interprétation, qui montre par l’exemple combien tout dogmatisme est à proscrire dans ce domaine.

 

 

 

 

 

 

Cet équilibre, qui consiste en un respect absolu de la musicalité du texte joué parce que toute distanciation à prétention scientifique est refusée, Jean Guillou le réalise également dans ses interprétations des « classiques », notamment de celui dont le rapproche une affinité élective non dissimulée, issue peut-être d’une exigence de compositeur comparable : J.-S. Bach.  Que l’on écoute, par exemple, dans le premier coffret Decca, la radicalité de la « grande version » du choral « Aus tiefer Not schrei ich zu Dir » pour se convaincre que le lyrisme peut n’être pas exclusif d’une articulation impeccable ; que l’on se laisse saisir par les fugues pour ressentir l’union entre la force expressive qui leur est inhérente et la construction la plus implacable qu’elles permettent.  Là encore, quelques décennies plus tard, Jean Guillou mettra de plus en plus l’accent sur le chant, sur les voix, sur leur dialogue.  C’est ce que révèle, par excellence, la toute dernière production Augure, qui mêle préludes et fugues de Mendelssohn et de Dupré, et chorals de Bach. Mais si, de cette façon, la musique prend davantage chair sous les doigts de Jean Guillou, jamais ses phalanges ne laisseront s’atrophier les nerfs qui la sous-tendent et qui saillent dans ces premières gravures.

 

Que le lecteur principalement avide de nouveautés véritables se rassure cependant : ces disques contiennent aussi des enregistrements d’œuvres inédites dans la discographie de Jean Guillou et notamment, chez Augure, d’œuvres inédites au disque tout court, s’agissant d’improvisations ou de compositions du Maître lui-même.  Ainsi de son Colloque n° 8 et de sa Sonate pour piano n° 2 ; ainsi encore de son Colloque n° 2, dans deux interprétations idéalement complémentaires, puisque Augure nous le propose avec le compositeur au piano (et Cherry Rhodes à l’orgue du Grossmünster de Zurich), et Decca avec le même à l’ancien orgue Gonzalez de Saint-Eustache (et Christian Ivaldi au piano) ; ainsi, enfin et surtout, de sa Révolte des Orgues (Oko Films).  Cette œuvre – pour grand-orgue, huit positifs et percussions – est complexe, non seulement par son écriture, mais aussi, matériellement, par le dispositif qu’elle nécessite (et dont rend compte le documentaire également contenu sur le DVD).  L’équipe du film n’en a que d’autant plus de mérite d’avoir réalisé des images et un montage en tout point lisible et aidant le spectateur à structurer le monde sonore dans lequel il est plongé.

 

 

 

          

 

 

 

Ce DVD est annoncé comme le premier d’une série.  Par ailleurs, Augure promet de ne pas s’arrêter en si bon chemin.  De nombreuses productions sont d’ores et déjà programmées et la belle régularité de leurs parutions ne devrait pas connaître d’interruption dans les années à venir.  Le site officiel – et désormais unique – de Jean Guillou (www.jeanguillou.org) servira de lien entre les admirateurs de son art et ceux qui ont à cœur de servir celui-ci.