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Catégorie : Articles

 


Le trou noir musical

Version anglaise : http://louisbabin.com/the-musical-black-holeLouis Babin

Compositeur agréé : www.louisbabin.com

Je me suis rendu compte que les cours de musique à l’école donnaient une bonne place à l’initiation musicale en proposant aux élèves la musique que l’on dit de répertoire.  Je spécifie ici qu’il s’agit des musiques de Bach (1685-1750), Mozart (1756-1791) Beethoven (1770-1827) et autres compositeurs immortels.  Cependant, dans la chronologie musicale offerte aux élèves, il semble y avoir comme une fosse abyssale, un trou noir.  Comme si la mémoire collective musicale avait fait un immense saut de mouton pour laisser de côté un pan important de la musique contemporaine.  Les exemples donnés en classe aux élèves dépassent rarement l’année 1940 !  Par la suite, c’est la musique populaire qui prend le dessus.  70 ans de créations musicales sont ainsi oubliés, mis à l’index.  C’est énorme !

La musique est présente dans tous les aspects de notre vie.  La différence avec la présence de la musique d’il y a 20 ans et aujourd’hui est qu’elle était chantée et interprétée par tout un chacun alors qu’aujourd’hui, nous ne chantons presque plus.  L’Homme, dans toute son Histoire, n’a jamais été exposé de manière aussi intense à la musique, sous toutes ses formes, que maintenant. L’Internet, la télévision, la radio, le cinéma, les spectacles et les concerts, sans compter les disques compacts, les DVDs, les revues et les publications sont autant d’événements, de contenus musicaux, auxquels nous sommes exposés.  Ajoutons à cela la dématérialisation de la musique qui nous amène aussi à reconsidérer d’autres aspects connexes et complexes comme le droit d’auteur et le paiement des redevances aux ayants droit. Ce qui était autrefois une simple passion pour la musique devient plus que jamais une consommation de produits aux mille essences fragmentés dans une multitude de petites niches spécialisées.

Deux familles représentent l’ensemble de la production musicale : la musique dite « sérieuse » et la musique populaire.  Chacune de ces familles se décline en plusieurs catégories ayant, chacune, différents niveaux de développement et de complexité.  Parfois, elles se heurtent, mais souvent elles s’amalgament pour former la trame musicale d’un film par exemple ou tout autre produit multimédia.

La musique sérieuse est aussi appelée musique contemporaine ou encore du terme générique musique classique.  La plupart d’entre nous s’imaginent sans mal une salle de concert où le silence est de rigueur avec une atmosphère empesée, pleine d’un respect porté par la tradition et réglé par l’étiquette.  Mais, ce qui frappe le plus, c’est la surabondance de têtes blanches qui dominent l’auditoire. Je dirais, selon mon observation, que la moyenne d’âge est d’approximativement 50 ans.  Où est donc la relève chez les amateurs de musique sérieuse ? Quelle est la cause de ce manque de jeunes auditeurs ? À qui la faute, si faute il y a ?

Cette situation est causée en partie par les compositeurs eux-mêmes. Ils ont poussé l’expérimentation musicale au détriment d’un public qui se sentait peu à peu largué et déboussolé.  Seuls dans leur tour d’ivoire, les créateurs en quête d’absolu tels qu’Arnold Schoenberg (1874-1951), Anton Webern (1883-1945), Pierre Boulez (°1925) et Karlheinz Stockhausen (1928-2007) se sont couverts du voile de l’élitisme.  Loin de moi l’idée de dénigrer les résultats de ces recherches. Au contraire, ils ont aidé à créer de nouveaux systèmes d’organisation des sons, à augmenter la palette de couleurs et d’expression tout en repoussant les limites de l’esthétique.  Mais, force est d’admettre qu’il y a eu rupture entre le compositeur et son public.

Deux canaux de communication sont privilégiés pour rétablir ce lien : mieux éduquer les jeunes et bonifier la connaissance des professeurs.

Pour ce qui est des professeurs, certains organismes comme le Quebec Music

Educator Association (QMEA) en association avec la Fédération des associations de musiciens éducateurs du Québec (FAMEQ) font le pont entre les éducateurs et les compositeurs.  J’ai eu le privilège de participer deux fois à ces conférences, tout comme mon collègue Tim Brady, afin que les professeurs aient une meilleure connaissance des compositeurs et de leurs démarches créatives.  Ces échanges sont fructueux pour tous les intervenants. Ils lèvent le voile non seulement sur les aspects créatifs, mais aussi sur les moyens d’exposer les jeunes à une musique contemporaine de qualité méconnue d’un public qui est bombardé de toutes parts de productions beaucoup plus accessibles.  Il faut aussi souligner les efforts de la FAMEQ qui fait de la place aux compositeurs d’ici lors de ses festivals et de ses programmes de formation ainsi que la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ).

Je profite actuellement d’un programme mis de l’avant par le Centre de musique canadienne (CMC) qui permet aux écoles de recevoir un compositeur.  L’École FACE m’a accueilli dans ce cadre. Une occasion d’échanges et de créations qui prend la forme d’ateliers et de créations. À l’intérieur de ces ateliers, j’offre aux jeunes l’occasion de mettre en pratique quelques techniques contemporaines sur l’utilisation de la voix en formation de chœur.  Du côté de la création, j’ai composé une grande suite constituée de six pièces pour différents ensembles : chœur, harmonie de concert et orchestre à cordes.

Un point sur lequel j’aime mettre l’accent en classe est la chronologie historique en musique.  À un jeune qui vient d’écouter Gymnopédie n°1 d’Erik Satie (1866-1925), je demande d’en déterminer l’année de composition.  La réponse, invariablement, oscillera entre les années 1960 à 1980 alors que la pièce a été publiée en 1888 !  La pièce fait partie de la mémoire collective et souvent, la première référence que l’on en a est la date à laquelle l’œuvre a été utilisée dans un autre média, tel le cinéma.  Les jeunes sont tellement enfermés dans le présent et l’instantané qu’ils en perdent la notion du temps et des époques.  Pour ce faire, à ma première rencontre, je donne à mes élèves de l’Institut Trebas un disque compact mystère. Ils ont pour mission d’identifier chacune des 15 pistes en donnant le titre et le nom du compositeur ou de l’artiste. Les pièces incluses sur le CD vont de la musique ancienne à la musique populaire en passant par le classique, le jazz, la musique actuelle et même de film.  Après deux semaines, ils me remettent le fruit de leur recherche.  Ils ont accès à des logiciels d’identification qui leur permettent de nommer les enregistrements avec beaucoup de précision, mais lorsque je leur demande la date de création, ils sont surpris de réaliser comment la musique s’est développée au fil du temps. L’éducation musicale a aussi une responsabilité vis-à-vis d’une autre problématique.  Comment apprécier un art si l’on ne connaît pas les bases de son langage ?  Peut-on être sensible à un livre si l’on ne sait pas lire ? De la même manière, il faut posséder quelques notions de théorie musicale afin de nous amener au-delà de la simple écoute passive.  Or la théorie musicale, comme pour toutes langues, se compose de différents éléments : l’alphabet (le nom des notes, l’ordre des altérations, les intervalles), le vocabulaire (les termes musicaux) et la grammaire (les éléments de base des tonalités formées des gammes et de ses accords).  Il est toujours possible d’apprécier une musique qui aura bénéficié d’une diffusion large et découlant d’une exposition répétée à long terme.  Une attache émotionnelle se développera d’elle-même. Mais, si les jeunes n’ont pas l’occasion d’entendre et de se faire donner les clés permettant de comprendre des œuvres contemporaines, il serait difficile de condamner leur manque de curiosité à cet égard. Les jeunes sont beaucoup plus ouverts aux nouveautés qu’on ne l’admet en général.  Il suffit de les mettre en présence de cette musique.  Plusieurs professeurs profitent des avantages immenses que donne l’Internet pour mettre en lumière l’utilisation de la musique classique en-dehors de leur contexte original.  Que ce soit dans les films, les chansons ou les publicités, ces éducateurs font réaliser aux étudiants que la musique classique n’est pas morte, mais, au contraire, qu’elle est belle et bien réutilisée avec de nouvelles sonorités.  Si ce même exercice mettait en lumière l’utilisation de la musique contemporaine au cinéma par exemple, un grand pas vers son appréciation serait franchi.  Que l’on pense seulement au film 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1928-1999) qui utilise, en plus du célèbre Also sprach Zarathustra de Richard Strauss (1864-1949), la musique de György Ligeti (1923-2006), Lux Æterna, Atmosphères et la musique d’Aram Khatchaturian (1903-1978), Gayane Ballet Suite.  Mieux encore, mettre à l’étude nos propres compositeurs tels André Prévost (1934-2001), Jacques Hétu (1938-2010), Michel Longtin (°1946), Denis Gougeon (°1951), Serge Arcuri (°1954), André Hamel (°1955), Ana Sokolovic (°1968), Nicolas Gilbert (°1979) et bien d’autres.

Le meilleur lien demeure le contact direct entre les jeunes et les créateurs.  C’est là qu’entrent en scène les organismes comme le QMEA, la FAMEQ, le CMC et la SMCQ qui font la promotion des créateurs dans le milieu scolaire afin de mettre fin au trou noir musical qui nous entraînera dans son vortex si nous n’y prêtons pas attention.